Symbole de réussite industrielle, Saint-Nazaire semble avoir échappé à la désindustrialisation de masse. Celle-ci n'a pourtant jamais cessé de façonner l'histoire de la ville. Troisième épisode de notre série consacrée aux grandes transformations nées de la désindustrialisation.
Coincés dans leurs cales, bardés d’échafaudages ou presque terminés, les paquebots des Chantiers de l'Atlantique dominent la rade de Saint-Nazaire. La ville de 75 000 habitants incarne un symbole de réussite face à la désindustrialisation de masse. Avec un chiffre d'affaires d'environ 2,77 milliards d'euros en 2024, les Chantiers de l’Atlantique sont le poumon économique du bassin nazairien.
L'histoire navale de Saint-Nazaire remonte au milieu du XIXe siècle, avec l'ouverture, en 1862, des chantiers John Scott de Penhoët, qui font de la cité l'un des plus grands centres modernes de la construction navale industrielle.
« Une forte culture de la lutte ouvrière »
Les Chantiers de l'Atlantique apparaissent en 1955 avec la fusion des Ateliers et Chantiers de la Loire et des Chantiers de Penhoët. Soixante-dix ans après sa création, c'est aujourd'hui l'un des plus grands sites de construction navale au monde, avec une superficie de plus de 150 hectares. Pourtant, malgré leur bonne santé économique, les Chantiers de l'Atlantique n'ont pas été épargnés par la désindustrialisation de masse qui a frappé la France dès les années 1960.
À lire aussi : À Roubaix, les friches industrielles deviennent des musées… et les pauvres sont priés d’aller voir ailleurs
« Les chantiers ont été plusieurs fois menacés de disparition dans les années 1980. Nous nous sommes battus sous Mitterrand pour que le gouvernement accepte des commandes de navires français. On a ainsi construit des porte-conteneurs, des gaziers et des car-ferries. Nous avons eu un conflit majeur, en 1988, puisque la direction voulait licencier 230 personnes. Grâce à la mobilisation des salariés, le plan social a été réduit de moitié. Or, l'année d'après, un nouveau combat sur les salaires a opposé les salariés à la direction. Les chantiers se sont toujours caractérisés par une forte culture de la lutte ouvrière », confie Christian Duval, 72 ans, ancien secrétaire général CGT des Chantiers.
Réduire au maximum les coûts
Dès la fin des années 1990, l'entreprise, alors propriété du groupe Alstom, opère un virage à 180 degrés avec la mise en place d'un programme de restructuration et de modernisation, le plan « Cap 21 ». L'objectif officiel est double : améliorer fortement la productivité et rendre le chantier compétitif dans la mondialisation de la construction navale. Une manière pour les Chantiers de survivre après les crises industrielles des années 1970-1980.
Ce qui est présenté comme un renouvellement stratégique va profondément bouleverser l'équilibre du rapport de force entre les ouvriers et la direction. « Cette nouvelle stratégie va se concentrer sur une mono-industrie avec la construction de paquebots, car c'est un produit à forte valeur ajoutée. La direction va intensifier le recours à la main-d'œuvre étrangère avec la sous-traitance », précise Gérard Clair, 79 ans, ex-secrétaire de l'Union fédérale des ingénieurs cadres et techniciens sécurité (Ufit). « En 1977, il y avait 7 000 personnes qui travaillaient sur les Chantiers, dont 5 800 ouvriers. En 2026, ces derniers sont environ 1 150 sur 4 100 salariés », complète le retraité.
Des milliers de travailleurs détachés, venus de partout dans le monde, travaillent quotidiennement sur le site des Chantiers pour des centaines de boîtes d'intérim. « Aujourd'hui, 80 % de la production d'un paquebot est sous-traitée à l'intérieur même des chantiers. L’organisation du travail est faite pour réduire au maximum les coûts. C'est en cela que les chantiers constituent un laboratoire social, en ce qu'ils introduisent un nouveau modèle de production », analyse Pauline Seiller, maîtresse de conférences en sociologie à l'université de Caen.
Un laboratoire pour le capitalisme moderne
Le site est morcelé en divers ateliers, tour à tour occupés par des boîtes intérimaires et sous-traitantes, qui cohabitent avec des bâtiments où travaillent les salariés des Chantiers. « Tout ce que l'on connaît aujourd'hui en matière de rationalisation des coûts a d'abord été testé aux Chantiers, avant de s'étendre sur tout le territoire. Avant Cap 21, les ouvriers partageaient les mêmes vestiaires et un seul restaurant d'entreprise. Aujourd'hui, tout a été divisé par dix. La sous-traitance a provoqué un éclatement du salariat sur le site. Elle n'implique pas seulement une réduction des coûts, c'est une guerre idéologique qui a pour but d'atomiser le collectif ouvrier et la possibilité d'une cohésion dans la lutte », dénonce André Fadda, 65 ans, ancien soudeur intérimaire et délégué CGT des Chantiers.
À lire aussi : De la « ville noire » à la Cité du Design : la transformation de Saint-Étienne racontée par ceux qui l’ont vécue
Si les Chantiers de l'Atlantique ont fait de Saint-Nazaire un laboratoire des logiques de production capitalistes modernes, la ville fait aussi figure de précurseur en matière de réhabilitation du patrimoine industriel historique récent. La base sous-marine, située à proximité immédiate des chantiers navals, en constitue un parfait exemple. Inauguré en juin 1941, le bunker construit par l'armée allemande, composé de 14 alvéoles qui accueillirent les sous-marins de la Kriegsmarine, est aujourd'hui devenu un emblème culturel incontournable de la ville. « La base sous-marine a longtemps été menacée de destruction. En 1948, le gouvernement a finalement choisi de la conserver. S'ensuit une longue période d’abandon. La base fait alors l'objet d'une méfiance de la part des Nazairiens, pour qui elle incarne le traumatisme de la guerre », explique Sébastien Jubau, chargé de recherches et de gestion documentaire des collections au pôle patrimoine Saint-Nazaire agglomération tourisme.
Réhabilitation du patrimoine industriel historique
À partir des années 1980, un changement d'orientation s'opère avec le programme Ville-Port, un grand projet de réaménagement dont l'objectif est de reconnecter Saint-Nazaire au front maritime. « Pendant des décennies, le port industriel et la base sous-marine formaient une sorte de barrière entre les habitants et l'estuaire. L'idée était de faire en sorte que les Nazairiens puissent se réapproprier la base sous-marine », ajoute Pierre Sabouraud, directeur de Saint-Nazaire agglomération tourisme.
En 1988, la ville ouvre un Écomusée, situé en face de la base sous-marine. En 2000, le Bunker inaugure Escal’atlantic, un musée consacré à la construction des paquebots. « Les alvéoles deviennent accessibles au public afin que les gens puissent s'y balader librement. Une passerelle est également créée pour qu'ils puissent accéder au toit végétalisé », complète Pierre Sabouraud. En 2007, le Lieu international des Formes émergentes (LiFe), un lieu de création artistique, ouvre ses portes, auquel s'ajoute en 2019 l'Alvéole 12, un lieu dédié aux associations et aux séminaires d'entreprises.
Début juin 2026, le bunker accueillera à l'intérieur de ses murs un base jump d'accrobranche. Signe que la base sous-marine n'en finit pas d'inspirer les initiatives culturelles. Un exemple de reconversion réussie, qui dévoile une autre facette de Saint-Nazaire. Cité portuaire, Ville d'art et d'histoire mais aussi laboratoire de ce que le capitalisme peut générer de pire, la ville possède un statut hybride, entre patrimonialisation et injonction aux logiques de la mondialisation.