La condamnation de Marine Le Pen ce mardi 7 juillet par la cour d’appel de Paris à quinze mois d’inégibilité et trois ans de prison dont un ferme, aménageable avec le port d’un bracelet électronique, ouvre la voie à une candidature de Jordan Bardella à l’élection présidentielle de 2027. Si les deux dirigeants du Rassemblement national assurent défendre le même projet, leurs prises de position sur les retraites et l’économie révèlent des divergences de plus en plus nettes. Au-delà de la bataille des personnes, c’est désormais la ligne politique du RN qui se retrouve en question.
Trois ans de prison dont un ferme, quarante-cinq mois d'inéligibilité, dont trente avec sursis, donc quinze mois d'inéligibilité ferme. La sentence est plus légère qu’en première instance mais elle semble toutefois suffisante pour boucher l’avenir politique de Marine Le Pen pour le scrutin de 2027. La cheffe de file du Rassemblement national, a été condamnée, ce mardi 7 juillet par la cour d'appel de Paris dans l'affaire des assistants parlementaires du RN. Certes, les quinze mois d’inégibilité sont déjà purgés, leur exécution ayant débuté en mars 2025, et la peine ferme de prison sera aménageable avec bracelet électronique. Mais c’est bien là que le bât blesse. Car si la situation lui permet sur le papier d’être candidate, Marine Le Pen n’a cessé d’affirmer – encore ces derniers jours – qu’on ne pouvait faire campagne pour la présidentielle lesté d’un bracelet électronique.
Elle doit prendre la parole ce vendredi 7 juillet au 20 heures de TF1. Mais peu importe le contenu de son intervention, et le respect ou non de cette parole, l’essentiel est ailleurs : son procès, et la relative mise au rancart qui s’en est suivie, a accéléré la mue de la ligne politique du Rassemblement national, qui affecte de moins en moins d’entretenir une pseudo-fibre sociale et assume chaque jour davantage un corpus qui ajoute à sa doctrine réactionnaire un féroce libéralisme économique, incarné par Jordan Bardella, son remplaçant désigné à l’élection suprême.
Ligne libérale contre ligne pseudo-populaire
Au sommet de l’organigramme, pourtant, on tâche de dissimuler cette bascule. Depuis plusieurs mois, on entend ce même discours, « il n'y a pas une feuille de papier à cigarette entre nous », répète à qui veut l’entendre le président du RN, Jordan Bardella.
Toutefois, sur l’économie, les divergences sont de plus en plus visibles. Marine Le Pen est censée représenter la branche sociale du RN, avec une implantation forte sur les anciennes terres ouvrières, comme dans son fiefs à Hénin-Beaumont. Jordan Bardella, lui, assume progressivement une ligne plus libérale, amorcée depuis plusieurs années à travers une opération de séduction du patronat. Et le fossé entre ces deux affiches n’a cessé de se creuser tandis que le tribulations judiciaires de Marine Le Pen instillaient dans les esprits que le leadership passait du même coup de l’une à l’autre.
C’est au sujet des retraites que la « feuille de papier à cigarette » entre les deux semble particulièrement épaisse. D'un côté, Marine Le Pen continue de défendre un retour de l'âge légal de départ à la retraite à 62 ans, voire à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans. Une mesure qu'elle présente depuis 2022 comme l'un des marqueurs de son projet. « Un totem de notre programme », affirmait encore, le 20 mai sur France Info, le porte-parole du parti, Sébastien Chenu, assurant qu'elle figurait toujours dans le programme présidentiel du RN pour 2027.
De l'autre, Jordan Bardella se contorsionne bien davantage. Depuis plusieurs mois, il prend ses distances avec cette promesse emblématique des précédentes campagnes présidentielles de Marine Le Pen. Au risque d'entretenir le flou sur un programme économique que le RN n'a jamais réellement réussi à rendre cohérent ni à financer. Après avoir multiplié les gestes en direction du Medef – intervenant lors de ses universités d’été pour réjouir l’assistance de son absence de « tabou sur la retraite par capitalisation » -, Jordan Bardella poursuit ainsi son rapprochement avec le patronat, reprenant de plus en plus ouvertement son vocabulaire et ses priorités.
« Il est évident que le système actuel n'est ni viable ni soutenable », déclarait-il encore en avril dans le Journal du Dimanche à propos des retraites. Changement de cap donc du RN sur les retraites ? C'est en tout cas ce que laisse entendre Jordan Bardella dans un entretien au Frankfurter Allgemeine Zeitung, lorsqu'il affirme : « Nous sommes en train d'examiner cette question. » Une déclaration qui entretient encore davantage l'ambiguïté. Interrogé par Les Échos, Sébastien Chenu s'est empressé de rectifier, expliquant que le président du RN « voulait dire que nous examinons comment trouver des marges financières pour atteindre cet objectif ».
Ce flou sur les questions économiques et sociales n'a pourtant rien de nouveau. Depuis plusieurs années, le Rassemblement national est traversé par une contradiction : séduire l'électorat des Républicains tout en conservant son ancrage auprès des classes populaires et ouvrières. C'est pourtant cette dernière ligne qui avait largement contribué à son essor électoral dans les années 2010. Le RN se présentait alors comme un parti antisystème, critique de l'Union européenne, défenseur de la ruralité avec sa tentative de récupérer le mouvement des gilets jaunes, défenseur des salariés confrontés aux délocalisations et aux grands groupes financiarisés.
Le défenseur du patronat
Mais ça, décidément, c’était avant. Aujourd'hui, Jordan Bardella revendique sans difficulté d'être « pro-entreprise », défend la « paix fiscale », promet la suppression des impôts de production et multiplie les marques de considération envers les grands patrons. Jusqu'à saluer Bernard Arnault, longtemps présenté comme le symbole des privilèges fiscaux, tandis que le RN est devenu un défenseur assumé d'une niche fiscale dont bénéficie notamment Rodolphe Saadé, propriétaire de BFM TV.
Un assouplissement et un zèle nouveau qui s’expliquent peut être par l’arrivée officielle de François Durvye, comme conseiller financier du parti, lui, l’ancien directeur général d’Otium Capital, un fond d’investissement du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin.
Pas seulement le virage de Bardella
Ce décalage apparaît aussi dans les votes parlementaires. Le RN a construit une partie de sa popularité sur la défense des salariés face aux multinationales et aux délocalisations. Mais lorsqu'il s'est agi de voter, le 11 juin dernier, à l'Assemblée nationale, la nationalisation du groupe sidérurgique ArcelorMittal, le parti a refusé de franchir le pas.
Cette bascule libérale du RN ne concerne donc pas le seul Jordan Bardella, Marine Le Pen a elle aussi revu sa copie ces dernières années. Ainsi, elle a préféré soutenir, alors, sur BFMTV une prise de participation de l'État dans ArcelorMittal, lui donnant un droit de veto sur les décisions stratégiques de l'entreprise, une option juridiquement inapplicable. Une position qui lui permet de conserver le discours d'un État stratège sans aller jusqu'à inquiéter les milieux économiques ou l'électorat de droite.
Autre évolution révélatrice : la disparition de la nationalisation des concessions d'autoroutes du programme porté par Jordan Bardella lors des élections législatives de 2024. Cette proposition figurait pourtant dans les programmes présidentiels de Marine Le Pen en 2017 comme en 2022.
Elle visait des concessions détenues par de grands groupes privés. Son abandon marque un nouveau glissement vers une ligne économique plus favorable aux intérêts du secteur privé. Il ne faudrait surtout pas froisser un électorat de droite auquel Jordan Bardella entend désormais parler au moins autant qu'aux catégories populaires.
Il lui sera peut être plus difficile que pour Marine Le Pen de tenter de jouer sur les deux tableaux, avec son entrée récente dans l’aristocratie la plus mondaine grâce à sa compagne, Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, princesse, héritière et multimillionnaire. Un choix sentimental loin de la politique ? Non, un affichage qui en dit long, d’autant plus quand le jeune couple se fait complaisamment photographier au grand prix de Formule 1 de Monaco.
Peu importe les grands prix et les voitures de course. Si Marine Le Pen tient son engagement de ne pas se présenter, c’est tout de même Jordan Bardella qui portera les couleurs du RN en 2027. Avec lui, ce n’est pas seulement un changement de candidat qui se dessine, mais l’affirmation d’une ligne économique bien plus libérale et en faveur du patronat. Ce constat ne fait pas un pli mais soulève tout de même d’autres questions qui pourraient changer la lecture de la campagne de 2027 : le nouveau cours des choses va-t-il passer sans encombre auprès des fidèles de Marine Le Pen, ou provoquer des remous, voire des purges ?