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SANTÉ

« Il est urgent d’embaucher à l’hôpital », Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu 93

16 mai 2020 | Mise à jour le 19 mai 2020
Par | Photo(s) : Anne CHAON / AFP
« Il est urgent d’embaucher à l’hôpital », Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu 93

Un membre du personnel de l'unité de soins intensifs de l’Hôpital Bichat de l'AP-HP

Au moment du déconfinement, Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu de Seine-Saint-Denis, responsable CGT et porte-parole de l'Amuf, revient sur les leçons de deux mois de gestion de la pandémie en France, ainsi que sur les besoins actuels et les luttes qui se poursuivent.
NVO : Le déconfinement de la population décidé par le gouvernement a commencé le 11 mai. Pour vous, les conditions sanitaires sont-elles réunies ?

Christophe Prudhomme : Les conditions sanitaires pourraient être réunies si le gouvernement avait un discours de vérité avec la population. En accumulant les mensonges, il met le doute dans la tête de nombreux citoyens très inquiets à la fois pour remettre leurs enfants à l'école, pour prendre les transports en commun ou pour reprendre leur travail.

Il faut bien déconfiner, mais on ne peut considérer que le dispositif mis en place soit idéal. Les priorités ne sont pas les bonnes. Le dernier avatar en date concerne, par exemple, le différend entre le ministère de la Santé et la mairie de Paris sur l'ouverture des parcs que celle-ci demande. Il faut ouvrir les espaces publics. Sinon, on concentre la population, notamment à Paris qui est l'une des villes les plus denses du monde. Comment imaginer qu'il n'y ait pas de surpopulation dans les rues si l'on n’ouvre pas les parcs ?

On assiste aujourd'hui, en France, à une perte de confiance. Nous sommes le pays où la confiance de la population quant à la gestion par le gouvernement de la crise et de la sortie de crise est la plus faible du monde. Même Boris Johnson qui, au départ, n'a pas été brillant, a aujourd'hui une cote de popularité meilleure que celle d'Emmanuel Macron et du gouvernement français.

Le gouvernement, en effet, n'a pas dit la vérité sur les masques, sur nos capacités hospitalières, sur la commande de respirateurs, avec une opération médiatique autour d'Air Liquide, Schneider Electric, PSA, qui ont produit des respirateurs qui ne correspondent pas à nos besoins, puisqu'il s'agit de respirateurs bas de gamme que l'on utilise en secours, alors qu'on a besoin de respirateurs de réanimation. L'une des causes de la surmortalité que l'on constate en France, c'est le manque de lits en réanimation.

La comparaison est douloureuse avec l'Allemagne : même nombre de cas de malades, mais, en Allemagne, 19 000 morts en moins. Quand un système de santé est sous tension, cela génère une surmortalité. Cela fait des années qu'on le dit et les données publiées dans de grandes revues françaises et internationales le confirment : quand un système de santé est sous tension lors d'une crise, quelle qu'elle soit, que ce soit la canicule l'été, l'épidémie de grippe traditionnelle l'hiver, il y a une surmortalité.

On est dans une crise d'une intensité plus importante, et la surmortalité aurait pu être évitée si notre système de santé n'avait pas été à l'os avant même qu'on soit confrontés à l'épidémie.

Après deux mois de lutte intensive contre le Covid-19, dans quelle situation se trouvent l'hôpital et les personnels ?

La première leçon à tirer du point de vue de cette crise, c'est que, quand on fait confiance aux soignants, ils peuvent s'organiser. En revanche, les ARS n'ont pas joué leur rôle qui consiste à nous fournir les moyens techniques et matériels nécessaires pour fonctionner : pas de masques, pas de tenues de protection, pas de respirateurs, c'est une incurie totale de l'administration d'État.

L'autogestion à l'hôpital, ça fonctionne, et nous avons été capables de nous mobiliser. Le gouvernement, lui, sous la pression, a été obligé d'ouvrir les vannes financières. Il y a donc de l'argent. Mais dès que la crise est de moindre intensité, on referme les robinets. Et on risque d'être dans une situation pire qu'avant l’apparition du coronavirus.

Les personnels sont épuisés, un certain nombre de nos collègues sont malades. On risque donc de se retrouver avec moins de personnels et moins de lits qu'avant la crise, alors qu'on a plus de travail, encore des malades du Covid-19 hospitalisés, et tous les malades un peu abandonnés pendant deux mois, que nous devons réadmettre à l'hôpital. On est toujours dans la même impasse, pas assez de lits, pas assez de personnels.

Vous l'avez d'ailleurs dénoncé avec d'autres organisations syndicales et associations, en continuant de réclamer les moyens qui vous manquent et en appelant les personnels à continuer à se mobiliser.

Oui, nous avons toujours un collectif de syndicats et d'associations qui défendent les mêmes revendications. Le 11 mai, de multiples actions ont eu lieu dans de nombreux établissements. Comme à Toulouse, où nous avons rassemblé sur cinq sites plus de mille personnes à l'initiative de la CGT et de SUD.

La stratégie dont nous sommes en train de débattre est de poursuivre la lutte pendant l'été, jusqu'à la satisfaction de nos revendications et, pour cela, nous pourrions organiser des mobilisations semblables à celles de nos collègues belges, avec leurs « Mardis des blouses blanches ». Il s'agit de se rassembler une journée par semaine dans, et devant, chaque établissement, hôpital, Ehpad… en sollicitant le soutien de la population.

Vous réclamez donc des moyens et une augmentation des salaires. Le gouvernement répond par une prime et un député a proposé, soutenu par Muriel Pénicaud, que les salariés puissent faire don de jours de RTT ou de congés aux soignants. Qu'en pensez-vous ?

La colère est grande chez les salariés et les mesures proposées par le gouvernement la renforcent. En lieu et place d'une augmentation de salaire, on nous promet une prime. Et le Parlement et le ministère ne sont pas aussi rapides pour publier les décrets la concernant que pour verser des milliards aux entreprises en difficulté.

Elle était promise pour fin mai et on apprend qu'elle ne sera versée que fin juin. En plus, on n'a toujours pas le décret sur les modalités de son versement. Et il a fallu que les élus du Nord et du Pas-de-Calais se mobilisent auprès du gouvernement parce que, selon le projet de décret dont ils avaient eu vent, la région était considérée comme une zone peu touchée par l'épidémie, en conséquence, les personnels ne devaient pas bénéficier de la prime maximale.

Dernier avatar, un député obscur du Calvados se permet de faire une proposition reprise par la ministre du Travail demandant aux salariés de verser une partie de leurs salaires – en l'occurrence des jours de RTT ou de congés – en solidarité avec les hospitaliers.

Je leur demande, au contraire, ainsi qu'à la centaine de députés LREM qui soutiennent cette proposition, de voter une loi pour augmenter nos salaires, pour embaucher dans les hôpitaux, et pour qu'on puisse rouvrir des lits, en particulier des lits de réanimation dont on a cruellement besoin.

Si ce député est capable de faire appel à la solidarité des salariés, alors qu'il fasse appel à la solidarité des entreprises pour que, cette année, les dividendes soient réduits à 10 ou 20 % et que les 80 % ou 90 % restants soient versés à la solidarité nationale, aux hôpitaux et à la Sécurité sociale, pour financer l'ensemble des besoins de santé.

Le gouvernement prévoit, en outre, pour des raisons officielles de suivi de la contagion, la création d'un fichier des malades et de leurs contacts, alimenté par les médecins et des « brigades » spéciales. Qu'en pensez-vous ?

Il s'agit de nouveau d'un outil technocratique pour pallier l'incurie totale du gouvernement. On n'a pas besoin de ces brigades. Ce dont on a besoin, c'est que les médecins de ville ou hospitaliers confrontés à des cas de malades dont la famille habite un petit logement, où il n'est pas possible de se confiner, puissent trouver des chambres, notamment des chambres d'hôtel.

La mesure, à visée médiatique, pose en plus la question du secret médical et du contrôle social des populations, en particulier les plus pauvres, qui sont les plus touchées, comme dans mon département de la Seine-Saint-Denis. Il y a un vrai risque pour nos libertés.

Les professionnels de santé doivent avoir les moyens de traiter les problèmes sociaux que pose cette épidémie. Rien à voir avec cette vision autoritaire, alors même que ce dont nous avons besoin, c'est de la confiance des patients. Pas besoin de brigade pour protéger sa famille ni ses collègues, dont la protection dépend de l'entreprise et de la médecine du travail. Et ce ne sont pas des brigades sanitaires qui résoudront des problèmes de transports bondés.

Craignez-vous une seconde vague épidémique et l'hôpital a-t-il les moyens d'y faire face ?

Oui, on va avoir une deuxième vague, mais pas une vague comme on l'a connue. Les épidémies peuvent ressurgir mais pas immédiatement après le premier pic car les plus faibles sont éliminés, la population plus résistante et plus résiliente. Mais le fait que les gens se déconfinent va entraîner, comme dans tous les pays concernés, de nouvelles zones de contagion.

Il va falloir éviter qu'elles s'étendent. Le nombre de malades va augmenter, il faut qu'il soit le plus réduit possible, ce qui suppose de pouvoir se faire tester régulièrement, massivement, et des mesures d'isolement adaptées. Mais il ne faut pas être catastrophistes. Il faut toutefois rester vigilants car l'hôpital n'est pas en capacité d'encaisser une deuxième vague brutale.

Alors que des projets de fermetures de lits sont toujours en cours, par manque de personnels, il est urgent d'embaucher à l'hôpital.

Christophe Prudhomme, médecin urgentiste à Avicenne, Bobigny

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