À Prato, ville toscane où se trouve le plus grand district textile d'Europe, le syndicat de base SUDD Cobas combat l'exploitation des travailleurs migrants à coup de grèves et de piquets de grève. Et parvient à leur assurer des contrats réguliers dans des petites entreprises et ateliers, où la syndicalisation était jusqu’alors considérée comme impossible.
« De nombreuses marques font des profits énormes grâce à ce district industriel fondé sur l’exploitation des travailleurs migrants. Certes, la plupart des entreprises que nous ciblons avec nos piquets de grève appartiennent à des ressortissants chinois, mais elles œuvrent pour des marques italiennes et internationales, du luxe à la fast fashion. Ce système profite donc non seulement aux entreprises sur place mais aussi à d’innombrables firmes et magasins en Italie et en Europe », explique Arturo Gambassi, membre du Sindacato Unione Democrazia Dignità (Syndicat union démocratie dignité, SUDD) Cobas, en visio le 6 mai depuis le piquet de grève devant New GJ, un grossiste qui contrôle des dizaines de sous-traitants dans le district textile de Prato, le plus grand d'Europe.
Longtemps considérée comme la Manchester italienne, cette ville, située à vingt-quatre kilomètres au nord de Florence, est aujourd'hui plus connue comme capitale européenne de la fast fashion chinoise et capitale italienne de l’exploitation de la main-d'œuvre étrangère. On y retrouve les mêmes conditions de déshumanisation du travail que dans les pays du Sud global. Campagna Abiti Puliti, la section italienne du réseau « Clean Clothes Campaign », qui se bat contre ces conditions, a soutenu la lutte de SUDD dès le début. Lors de la très suivie manifestation du 1er Mai, ils ont lancé ensemble le manifeste pour une transition juste dans la mode, auquel le syndicat a contribué.
En finir avec les contrats illégaux
SUDD Cobas démarre son action en 2018 dans ce tissu productif fragmenté en des milliers de petits ateliers et micro-entreprises, où règne l'illégalité, avec des horaires atteignant 14 heures par jour, sept jours sur sept, pour un salaire compris entre 3 et 5 € de l'heure. Son arme ? Les « strike days », des campagnes de grève visant les entreprises des travailleurs qui ont demandé l'aide du syndicat pour y obtenir des contrats réguliers. Ils y bloquent la circulation des marchandises jour et nuit, jusqu’à ce que les travailleurs obtiennent les contrats « 8 x 5 » (huit heures de travail sur cinq jours) revendiqués. « Les travailleurs déjà syndiqués font grève le vendredi, et vont soutenir les grèves des sans-contrat et sans-droits dans les entreprises où nous organisons les piquets. Cela nous a permis d’introduire le syndicat et les droits dans des lieux où, il y a encore quelques années, l’idée même de grève était inconcevable », précise Arturo Gambassi.
SUDD s'attaque aussi aux donneurs d'ordre à la tête des filières, « qui sous-traitent les différentes étapes de la production, fixent les prix et les délais, imposant des tarifs à l'origine de l’exploitation des travailleurs. Nous ciblons ces entreprises comme si les ouvriers de leurs différents sous-traitants étaient des collègues d’une seule et même grande fabrique », développe le syndicaliste.
« C’est notre arme la plus efficace »
L'un de ces travailleurs est Muhammad Abdul Rahman, 30 ans, Pakistanais, en visio à côté d'Arturo Gambassi. Il est arrivé à Prato en 2021 et travaille dans l'atelier All Goods avec trois autres Pakistanais et quatre Chinois, entre douze et quatorze heures par jour, sept jours sur sept, nous raconte-t-il. Surmontant « la peur qu'on leur supprime leur titre de séjour », ses compatriotes et lui ont contacté SUDD et puis organisé ensemble la grève en avril 2025, qui leur a permis d’obtenir un contrat de travail régulier. Mais il y a quatre mois, l’atelier a fermé, au motif que le grossiste, ciblé par ce piquet, aurait cessé les commandes à cause de leur régularisation.
« Tous les vêtements qui sortaient de cet atelier étaient livrés par ce grossiste chaque soir dans toute l’Europe, y compris pour des marques de moyenne et haute gamme », souligne Arturo Gambassi. Dans ce contexte, « la grève est notre arme la plus efficace contre les patrons des filières, explique-t-il. C'est à eux de veiller à ce que leurs sous-traitants respectent les contrats de travail et ne privent pas les travailleurs de leurs droits. » Les grévistes bloquent alors les portes de cette entreprise, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour exiger le retour au travail de Rahman et ses collègues avec des contrats réguliers.
Ce piquet est le troisième encore actif depuis le lancement de la quatrième campagne des « strike days », le 17 avril dernier. Pas moins de 24 des 27 entreprises ciblées ont déjà plié et octroyé les contrats revendiqués. « Nous essayons toujours de parvenir à des accords collectifs, rapporte le syndicaliste. Mais, le plus fréquemment, nous signons des accords pour les travailleurs syndiqués, obtenant souvent de meilleures conditions que celles prévues par la convention collective nationale du secteur. »
L'obstacle principal aux accords collectifs ? La difficulté de syndicaliser les Chinois qui travaillent dans ces entreprises, car « ils subissent un chantage et une exploitation bien plus graves que les autres travailleurs », déplore Arturo Gambassi. Mais l'exemple des collègues syndiqués commence à leur donner du courage : ce printemps, pour la première fois, une ouvrière textile chinoise a rejoint SUDD et, après les piquets de grève, obtenu un contrat régulier.
Face à la mafia chinoise
La mafia chinoise, qui gangrène l’industrie textile de Prato et y fait régner la peur, contrôlerait également le travail illégal et l'immigration chinoise clandestine. Les violences et les intimidations contre les grévistes et syndicalistes défrayent la chronique : « Maintes fois, ils sont venus nous agresser à coup de barres, nous rouer de coups et nous ont menacés de nous tirer dessus. Mais nous n'avons pas cédé. Notre réponse la plus ferme a été de poursuivre la grève pour défendre les droits de tous les travailleurs », souligne Arturo Gambassi.
Même si, à Prato, les défis pour une transition juste dans la mode restent titanesques, ce dernier n’est pas peu fier de ce que le syndicat a accompli jusque-là : syndicaliser les insyndicalisables, un atelier après l'autre. Et construire, au passage, « un modèle syndical de solidarité multinationale, une lutte belle, qui crée des relations alternatives dans la société et dans les ateliers, contre l’aliénation au travail ».
Giannina Mura