La valse des engagements...

Au lendemain des élections municipales, François Hollande a donc tranché. Jean-Marc Ayrault a présenté la démission de son gouvernement, et le président a nommé Manuel Valls premier ministre. Dans une brève allocution télévisée, le locataire de l'Élysée a affirmé avoir entendu le « message clair » des électeurs, annoncé ouvrir une « nouvelle étape » de son quinquennat et souhaité un gouvernement de combat. Car la défaite des candidats de la majorité présidentielle est sévère. Attendue sans doute, et même annoncée ; mais non moins massive.
Aussi le président de la République assure-t-il : « Au pacte de responsabilité doit correspondre un pacte de solidarité. » En fait, il assigne à l'ancien ministre de l'Intérieur une double mission. D'une part, poursuivre au plan économique dans la même direction que celle choisie depuis 2012, en mettant en œuvre le pacte de responsabilité offert au Medef et en poursuivant les coupes dans les budgets publics ; engager, d'autre part, les « inflexions nécessaires » sur le terrain social.
« Je vous ai compris ». Vraiment ?
Pas de changement donc quant au pacte de responsabilité, lequel prévoit une nouvelle aide de 30 milliards d'euros au patronat, en échange d'éventuelles embauches, non chiffrées, et de mesures favorisant le dialogue social. Trente milliards supplémentaires financés par de nouvelles baisses des dépenses publiques, et un transfert vers l'impôt des cotisations patronales finançant la branche famille de la Sécurité sociale. « Une rupture franche avec les principes fondateurs de notre pacte social : le financement de la protection sociale par le travail et le principe d'universalité », n'avait pas manqué de dénoncer la CGT, constatant également que ce pacte « n'est pas un pacte pour l'emploi. Il n'impose aucune obligation de résultat, n'offre aucun chiffrage et n'engage personne ». Trois organisations syndicales (CFDT, CFTC, CFE-CGC) avaient d'abord signé avec le patronat un « relevé de conclusions » sur la méthode visant à déterminer ses « contreparties » aux aides promises, un texte rejeté par la CGT et FO.
Un « Pacte de responsabilité » désormais minoritaire.
C'est que les discussions prévues dans les branches, susceptibles de n'aboutir qu'à des relevés de conclusions non contraignants, devraient n'être qu'ultérieures aux aides attribuées au patronat. Mais la CGC a finalement annoncé elle aussi son intention de ne pas signer le relevé de conclusions sur le pacte, à l'issue de la négociation sur l'assurance chômage. Elle estime en effet particulièrement injustes vis-à-vis des cadres les mesures du nouvel accord Unedic, notamment le nouveau calcul du délai de carence pour avoir droit aux allocations chômage après un « chèque de départ ».
Pas de changement
quant au pacte de responsabilité
« La promesse du pacte de responsabilité n'incite pas les patrons à créer de l'emploi, au contraire ils en détruisent : ce sont 31 500 demandeurs d'emploi en plus pour le mois de février. Le nombre de demandeurs d'emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A s'établit donc à 3 347 700 en France métropolitaine », rappelle aussi la CGT, soulignant que le chômage frappe durement les seniors et les jeunes et que celui de longue durée continue à croître, tout comme la précarité. Sans changement d'orientation, peu de perspective, donc, de relancer la croissance et l'emploi.
Côté « inflexions », le président évoque le pouvoir d'achat des citoyens. Mais pour le relancer, pas un mot sur le Smic, ni sur les nécessaires augmentations de salaires et rémunérations décentes des qualifications des salariés. En revanche, il annonce une « baisse rapide des cotisations sociales » payées par les salariés, ce qui pèsera donc nécessairement sur le budget de la Sécurité sociale, ainsi qu'une baisse des d'impôts, en lieu et place de la réforme fiscale promise lors de la campagne présidentielle. Les réductions de cotisations concerneront les bas salaires, et être partiellement financées par la suppression de la prime pour l'emploi (PPE), officiellement « attribuée aux foyers fiscaux dont l'un des membres au moins exerce une activité professionnelle et dont les revenus ne dépassent pas certaines limites ».
Le message des électeurs a peut-être été « clair », comme l'affirme François Hollande. Pas sûr, en revanche, qu'il l'ait réellement entendu.
Abstention massive
Plus que lors d'autres scrutins peut-être, ces municipales ont particulièrement articulé aux enjeux locaux des enjeux nationaux. Et le second tour a largement confirmé les trois principales leçons du premier : une abstention massive, un profond désaveu de la majorité gouvernementale, et un enracinement local du Front national.
L'abstention est en quelque sorte devenue le premier parti de France. Selon le ministère de l'Intérieur, elle a atteint 38,89 % au second tour. Si le chiffre cache de réelles disparités, puisque dans nombre de communes elle n'a pas atteint 25 % tandis qu'elle dépassait 55 % dans d'autres (comme à évry, Stains, Vitry-sur-Seine, Vaulx-en-Velin, Roubaix, Trappes, Saint-Denis, Annemasse) et touchait notamment des départements populaires, le chiffre national demeure massif et inquiétant. Il dit une défiance vis-à-vis d'élus, ou de candidats, locaux ou bien nationaux, se détournant de leurs promesses électorales, et un doute sérieux quant à cet exercice particulier de la démocratie.
Désaveu de la majorité gouvernementale
Dans ce contexte, la majorité gouvernementale a essuyé un profond désaveu. Le parti du président perd plus de 60 villes de 30 000 habitants ou plus. Selon le ministère de l'Intérieur, la gauche (toutes organisations confondues) a perdu 155 villes de plus de 9 000 habitants. Paris demeure à gauche, avec la première femme maire de la capitale, Marseille à droite, mais Toulouse, Amiens, Limoges, Reims, Saint-Étienne, Quimper… passent à droite, alors que les organisations du Front de gauche, la gauche non membre du gouvernement, de même d'ailleurs que les écologistes, connaissent des résultats plus contrastés. Les Grenoblois ont même préféré les écologistes au Parti socialiste.
L'absence de sursaut au second tour témoigne
d’une immense déception
Certes, ces dernières décennies, les scrutins intermédiaires n'ont pas été favorables en général aux partis au gouvernement. La sentence est cette fois d'autant plus sans appel que le locataire de l'Élysée avait fait du changement son mot d'ordre de campagne présidentielle et qu'il ne cesse au contraire de poursuivre la politique de ses prédécesseurs.
Alors que le chômage (toutes catégories) frappe plus de cinq millions de personnes, que la pauvreté ronge la vie de plus de dix millions d'autres, que pour des millions de foyers, quotidien et avenir sont synonymes à tout le moins d'insécurité, la désillusion se mêle à l'exaspération, la déception à la colère, l'indignation au ressentiment, la détresse à la rage, ou au contraire à la résignation. L'absence de sursaut de mobilisation, au second tour lui-même, de l'électorat qui avait chassé Nicolas Sarkozy du pouvoir lors de la dernière présidentielle témoigne à la fois de l'attente déçue d'une prise en compte du message du premier tour, et d'un désenchantement beaucoup plus profond. D'une vraie crise, peut-être, non pas seulement économique et sociale, mais aussi de la démocratie telle qu'elle est aujourd'hui pratiquée. C'est-à-dire malmenée.
Enracinement local du FN
Le Front national a remporté la mairie d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) dès le premier tour. Présent dans près de 600 villes de plus de 1 000 habitants, le FN a pu se maintenir dans nombre de triangulaires. Et ce sont plus de dix mairies que le FN en particulier ou l'extrême droite plus largement seront amenés à diriger. Un « vote d'adhésion », comme l'affirme Marine Le Pen ? Les scores du FN ou des candidats qu'il soutenait se sont en tout cas affirmés sinon consolidés entre le premier tour et le second.
Si le FN n'est toujours pas considéré comme un parti comme les autres, ce que cultive du reste sa présidente, les répulsions à son encontre se sont érodées à mesure qu'elle tenait un discours d'apparence sociale, sans pour autant renier les thèses ni les provocations paternelles, se déclarait républicaine. On l'a vue ainsi réclamer dès l'issue du second tour la fin du pacte de responsabilité. Mais ce discours d'affichage social a du mal à en cacher un autre, faisant de l'Autre, du travailleur migrant, de l'immigré, non seulement le concurrent absolu, mais la cause de tous les maux de la société, économiques, sociaux, culturels, identitaires. D'où, dans le même mouvement, la diatribe de Marine Le Pen contre la Commission européenne.
Changer de cap absolument
Tous ces constats semblent hélas aussi banals que les alertes formulées par les organisations syndicales, les associations démocratiques… au moins tous ces derniers mois. Banals, mais pas moins inquiétants. Les élections auront évidemment d'abord des conséquences dans chaque ville, et dans les intercommunalités.
Elles imposent aussi un réel changement de cap du gouvernement, loin des seules « inflexions » demandées au nouveau premier ministre. Non seulement parce que d'autres élections approchent, à commencer par les européennes, ou parce que la majorité se fissure. Mais aussi, et surtout, parce qu'il s'agit de répondre à la crise économique par une politique aux antipodes de l'austérité qui l'alimente, de répondre aux attentes du monde du travail par de vraies ruptures avec les politiques exigées par le Medef, et de réhabiliter le politique et la démocratie.
Ces constats confèrent aussi au mouvement syndical des responsabilités d'autant plus importantes, même s'il ne peut porter seul les exigences de changement. Comme le souligne Pascal Debay, dirigeant national de la CGT et secrétaire général de l'UD CGT de Meurthe-et-Moselle, cela impose à tout le moins à la fois de poursuivre et d'élargir le travail unitaire contre l'extrême droite, et d'appeler les salariés à se faire entendre, réellement, pour un vrai changement, juste, solidaire, et efficace.
C’est la teneur du communiqué de la CGT au lendemain de la déclaration de politique générale du nouveau Premier ministre, qui non seulement ne suggère aucun changement de cap, mais renforce les mesures d’austérité et veut bouleverser l’organisation territoriale du pays au risque d’affaiblir les fondements démocratiques de notre société.
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La déclaration de Thierry Lepaon, secrétaire générale de la CGT, lors de la rencontre de la délégation de la CGT avec le Premier ministre, Manuel Valls, le 11 avril dernier.