Depuis plus de deux semaines, les manifestants défilent contre un projet immobilier réalisé grâce à des capitaux de la famille Trump. Mais ce n’est que la face visible d’un mécontentement plus profond qui touche aux failles profondes de l’Etat.
Tous les soirs, à partir de 18 heures depuis le dimanche 31 mai, le pouls des rues de Tirana, la capitale de l’Albanie, bat au rythme des manifestations. « Révolution », « démission », « Notre pays n’est pas à vendre »… autant de slogans qui retentissent pendant des heures alors que les manifestants se propagent dans les artères de Tirana comme dans d’autres villes du pays. Le mouvement, qui prend de l’ampleur, a même désormais un nom : « la révolution des flamants roses ». Désormais, elle trouve un écho hors de l’Albanie. Les ressortissants de la diaspora albanaise se sont ainsi rassemblés dans différentes capitales européennes (Athènes, Bruxelles) ce dimanche 14 juin pour soutenir le mouvement.
Complexe de luxe écocide
En réalité, la contestation couve depuis longtemps. Elle a pour cause un projet immobilier lié à Ivanka Trump, la fille aînée du président américain, issue de son premier mariage et à son mari Jared Kushner, via la société d’investissement de ce dernier, Affinity Partners, mais aussi grâce à des fonds qataris. Sur l’île de Sazan, la seule du littoral albanais jusqu’alors inhabitée, et sur une portion protégée de la côte albanaise, la péninsule de Zvërnec, cette alliage de financiers et d’entrepreneurs veut construire un complexe gigantesque, voire démentiel, mêlant hôtels de luxe, résidences haut de gamme, équipements balnéaires et marina. La construction d’un nouvel aéroport est même prévue dans cette région du sud de l’Albanie, à Vlora. Le projet, qui représenterait environ 4 milliards de dollars d’investissements selon différentes sources, est connu depuis plus de deux ans. En effet, en mars 2024, Jared Kushner a annoncé vouloir construire deux hôtels dans les Balkans, l’un à Belgrade, l’autre sur l’île de Sazan. Si le premier projet a été abandonné en raison du mécontentement de la population, le second est maintenu.
En janvier 2026, Ivanka Trump s’est rendue à Zvernec avec un groupe d’architectes et d’investisseurs et a dîné avec le Premier ministre, Edi Rama. En outre, en juin, elle a confié au podcasteur américain David Senra les conditions dans lesquelles elle a découvert l’île de Sazan : « Nous étions sur le bateau d’un ami, et nous nous sommes arrêtés pour nager. Nous avons nagé jusqu’à l’île. Nous avons ensuite fait une randonnée, pieds nus jusqu’au sommet et avons été tout simplement captivés. » Sauf que derrière le romantisme bucolique de la découverte impromptue, les enjeux sont énormes. Depuis des mois, les ONG environnementalistes alertent la population de la menace qui plane sur ce site naturel protégé.
« Le delta de la Vjosa, la dernière rivière sauvage d’Europe, est menacé. C’est une zone humide où vivent et se reproduisent des espèces protégées, des oiseaux comme des pélicans ou des flamants roses. Cette lagune, qui devrait être classée en zone Natura 2000, risque d’être détruite par ce projet », explique Zydjon Vorpsi, un responsable de l’association « Protection et préservation de l’environnement naturel en Albanie » (PPNEA) qui mobilise depuis des années contre l’aéroport et ses risques. Pour lui, « il était évident que cet aéroport avait pour objectif de nouveaux développements touristiques. » Ils sont apparus au grand jour le 23 mai quand la plage publique de Zvërnec est fermée, cloisonnée. Les habitants manifestent devant le chantier, mais des agents de sécurité privée s’en prennent à eux. Les images font le tour des réseaux sociaux. Elle provoquent la colère, et une mobilisation qui semble irrésistible.
La jeunesse dénonce l’accaparement du pays
Les jeunes sont nombreux dans les rangs des manifestations. Klarissa, 23 ans, prend en photo ses copines qui, comme elle, participent tous les soirs aux manifestations. « Nous sommes ici pour l’Albanie, c’est un devoir », lance-t-elle. Ramana, 20 ans, étudiant en électronique à l’Ecole Polytechnique de Tirana prononce exactement les mêmes mots : « Nous sommes là pour notre pays ! » alors qu’il défile sur le boulevard des Martyrs de la Nation. Lui et son camarade se sont enveloppés dans un drapeau rouge avec un aigle à deux têtes en son centre, l'emblème de l’Albanie. Sur leur tête, ils portent le couvre-chef traditionnel en feutre blanc, le « qeleshe ». « Je suis d’abord venu pour la protection de l’environnement, contre le projet Trump », explique-t-il. Puis il ajoute : « Les manifestations ont très vite pris une autre ampleur : aujourd’hui, elles sont dirigées contre le Premier ministre, contre les leaders corrompus. » Lui et ses camarades dénoncent l’accaparement du pays par une poignées de dirigeants… que symbolise en quelque sorte le « projet Trump ».
Emiliando Kitor, un chercheur de 27 ans en droit du travail, décrypte : « La situation des travailleurs est une catastrophe. Les syndicats sont inexistants. Les travailleurs n’ont que peu de droits et aucun moyen de s’organiser collectivement ou de contester les décisions prises contre eux… » Il dessine le sombre tableau des conditions de vie des Albanais : salaires faibles, exil des jeunes, difficultés à accéder au système de soins ou à l’école, un accès de plus en plus compliqué au logement en raison des coûts du loyer…
La contestation sociale devenue moteur
Les chiffres confirment son propos. Selon les statistiques officielles, le salaire minimum est de 500 euros brut, et le salaire moyen de 900 euros brut ; la retraite moyenne s’élève à 250 euros. Or, précise la journaliste Ola Xama, « de nombreux emplois ne sont pas déclarés et il arrive que les employeurs demandent aux salariés de leur rendre une partie de leur salaire… » Pour elle, « les Albanais peinent à vivre, ils ne peuvent pas s’acheter de maison. » En moyenne, les loyers ont monté de près de 60% entre 2021 et 2026 dans la capitale. La contestation sociale est donc devenue le moteur principal des manifestations. Kejsi Sinani fait partie des jeunes dans les rues.
À 25 ans, elle travaille dans une banque, revenue dans son pays natal après avoir suivi ses études en Allemagne. « Mes parents m’ont soutenu dans ce projet d’études à l’étranger. Ils ont travaillé toute leur vie mais ne vivent pas dans des conditions décentes. C’est la même chose pour mes grands-parents. Ma grand-mère touche une retraite de 150 euros, mon grand-père de 250 euros. Nous sommes obligés de les aider s’ils doivent aller chez le médecin. Ils ne peuvent pas se payer des soins privés. » Si elle ne veut pas quitter de nouveau son pays de 2,3 millions d’habitants, elle sait que depuis 2021, plus de 160000 personnes se sont exilés. Au total, 1,6 millions d’Albanais auraient quitté le pays depuis la chute du communisme.
L’espoir est-il au changement ? Les Albanais veulent y croire. Ils crient : « Rama en prison, Berisha en prison » Ces noms sont ceux de deux des leaders politiques albanais. Le premier ministre Edi Rama, du Parti socialiste a rempilé en mai 2025 pour un quatrième mandat consécutif – une première depuis l’instauration de la démocratie en Albanie. Sali Berisha est l’ancien Président, leader du parti conservateur, le Parti démocratique. Mais la question qui se pose est celle de la relève. Pour l’instant, aucune figure n’émerge dans un système politique de surcroît institutionnellement verrouillé.
Alors, dans ce pays où 90% de la population est favorable à l’intégration européenne, l’Union Européenne apparaît comme une planche de salut. Elle est en même temps une épine dans le pied pour le gouvernement en pleines négociations d’adhésion. Le chapitre 27, qui concerne l’environnement et le climat, est l’un des plus difficile à clore. Or, l’UE a fait part de ses inquiétudes Zvërnec. Autant dire que la page que le peuple albanais est en train d’écrire est pleine d’incertitudes.
Pierre Wassermann