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international

Élection de la Espriella : en Colombie, cette droite de notables qui gagne grâce aux codes de l'extrême droite

24 juin 2026 | Mise à jour le 24 juin 2026
Par | Photo(s) : Juan BARRETO / AFP
Élection de la Espriella : en Colombie, cette droite de notables qui gagne grâce aux codes de l'extrême droite

Un soutien du candidat Abelardo de la Espriella réagit au résultat de l'élection présidentielle, le 21 juin à Barranquilla, en Colombie.

Vainqueur d’une courte tête, le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella a remporté l'élection présidentielle colombienne le 21 juin. Après l'Argentine, le Chili et l'Équateur, l’extrême droite soutenue par Washington continue sa progression en Amérique latine. Mais ce résultat sanctionne aussi le bilan contrasté du président sortant Gustavo Petro et ouvre à une gouvernance limitée qui devra se faire avec la droite traditionnelle.

Il s’appelle Abelardo de la Espriella, se surnomme « El tigre », a 47 ans, est un avocat millionaire et sera le futur président Colombien selon les résultats du scrutin tenu le 21 juin dernier. Cette élection a enregistré un record de participation de 64 % et largement divisé la population, le candidat de gauche Ivan Cepeda ayant cumulé environ 48,7 % des suffrages, soit 250 000 voix de moins que son adversaire seulement. Il n’en reste pas moins que la coalition du « pacte historique » de Gustavo Petro, première mandature de gauche dans l'histoire du pays, au pouvoir depuis 2022, a été punie dans les urnes.

Mais de quoi le succès de la Espriella est-elle le signe ? Avec sa communication agressive, « El Tigre » reprend beaucoup des éléments qui constituent ce qui semble devenir une panoplie d'homme politique illibéral d'Amérique du sud : un gimmick – cet imaginaire de félin carnassier – repris à l'envi, à l'instar de la tronçonneuse de Javier Milei, et des promesses virilistes, sécuritaires, assénées lors de meetings aux atours de grand spectacle américain.

Sans surprise, Trump a d’ailleurs soutenu la candidature de de la Esperiella, comme il avait endossé hier celles de Milei en Argentine, de José Antonio Kast au Chili et de Daniel Noboa en Équateur… tous nationalistes, tous pro-dérégulation et tous élus. Bref, l’Amérique du sud est sous le coup d’une submersion droitière.

Les échecs de Petro

Toutefois, la courte avance candidat sur son adversaire de gauche invite à nuancer l’idée d’un rouleau compresseur d’extrême droite agissant uniformément à l’échelle continentale. Et il convient de ne jamais sacrifier les facteurs politiques spécifiques aux dynamiques « macros ». « Au centre de l’élection, il y a vraiment le bilan du gouvernement de gauche, de Gustavo Petro » pointe à l’appui Yann Basset, professeur de Sciences politiques à l’université Rosario de Bogota et politiste, « Petro Gustavo a été élu en 2022 avec une marge assez étroite aussi : il n’avait pas de majorité au Congrès. Sa coalition faisait à peine 20 %. Il fallait qu’il négocie, qu’il fasse des alliances, ce qu’il a fait pendant les 6 premiers mois. Et puis finalement, il a décidé de rompre toutes ces alliances, de nommer un gouvernement de gauche resserré, et d’essayer de passer en force, parfois par-dessus le Congrès, avec un discours agressif mais une relative impuissance en acte. Tout cela pu braquer une partie de l’opinion, notamment celle des classes moyennes. »

À cela s’ajoute l’échec du gouvernement sur le désarmement des groupes paramilitaires par la négociation, promesse de la campagne qui n’a pas été suivie d’effets. Une brèche dans laquelle de la Espriella s’est engouffré en misant sur une ligne de répression musclée. « C’est un thème classique de la droite. Et le problème, c’est que les périodes de négociation avec les groupes armés, en Colombie, leur permet paradoxalement de renforcer leur contrôle territorial. Ça entraîne une hausse de l’insécurité et ça joue contre le gouvernement. »

En outre, la politique sociale ambitieuse de Petro s’est concentrée sur le secteur du travail formel, ce qui a non seulement mis de coté le secteur du travail informel mais en a en plus pénalisé les travailleurs : l’État a décrété fin décembre 2025 une hausse du salaire minimum de 23 % qui a bénéficié aux travailleurs légaux, mais aussi entraîné une poussée inflationniste, et donc une double peine pour les travailleurs informels qui, pour leur part privés d’augmentation, ont subi aussi bien que les autres la hausse des prix. Un problème et une injustice dans un pays où le travail informel représentait en 2026 encore… 56% de l'emploi.

Créatures électorales

Ainsi, le résultat Colombien ne doit pas seulement s’interpréter comme un succès de l’extrême droite, mais aussi comme un échec du gouvernement. Dans ce contexte, le soutien de Donald Trump apparaît moins comme un effet mobilisateur qu’elle ne sanctionne une dynamique électorale déjà en cours. « C’est de toute manière un positionnement traditionnel de la droite colombienne que de s’aligner sur la politique états-unienne », dixit l’universitaire.

Yann Basset appelle encore à distinguer Abelardo de la Espriella d’un Milei ou d’un Bolsonaro, en ce qu’il tient davantage d’une droite traditionnelle… qui aurait surtout compris le bénéfice électoral d’user du décorum et de la grammaire d’extrême droite en vogue. « Il a joué sur un discours anti-élite, de ressentiment contre la classe politique qui lui a permis de passer devant la droite traditionnelle au premier tour. Mais le paradoxe, c’est que dans la campagne de deuxième tour, il avait cette droite traditionnelle avec lui. Et il va devoir gouverner avec elle, d’une certaine manière, d’autant plus que sa victoire est étroite et qu’il n’a pas du tout de soutien au Congrès. Il n’a pas de parti à proprement parler. » 

S’il est différent de ces trop illustres prédécesseurs, la Espriella a tout de même fait son maximum pour se noyer dans la masse. Notamment sur le terrain économique où les temps sont à nouveau dévolus à la loi de la jungle. Pendant la campagne, le candidat revendiquait la filiation avec ses homologues argentin ou encore salvadorien, prétendant couper 40 % des dépenses de l’État. « Ça, clairement, ça ne se fera pas. Il sera beaucoup moins disruptif que ce qu’il promet. Dans l’esprit, c’est quelqu’un de très conservateur, disons, qui fait partie de ces élites qu’il critiquait, mais ce n’est pas un idéologue libertarien ni rien de ce type-là », pose Yann Basset. 

En somme, l’image d’une Amérique du sud ensevelie par une vague brune, si elle porte une part de vérité, tient également au succès médiatique de certaines créatures purement électorales, changeant parfois de peau une fois au pouvoir. « On va avoir un gouvernement de droite finalement beaucoup plus classique que ce qu’on pourrait penser quand on écoute le discours de campagne. Et d’ailleurs, il a beaucoup mis en avant son vice-président, José Manuel Restrepo Abondano, qui est un technocrate, ancien ministre du Budget du dernier gouvernement de droite. C‘est vers ce type de personnage qu’on va se tourner pour gouverner pendant les quatre prochaines années.» La gauche demeurera en outre largement représentée au Congrès, en attendant les élections régionales et municipales prévues en octobre 2027. Des garde-fous suffisants ?