À l'approche des élections législatives hongroises qui se tiendront le 12 avril, la fin du régime de Viktor Orbán n'a jamais semblé si proche. Le Premier ministre hongrois d’extrême droite, en fonction depuis 2010, et sa formation, le Fidesz, sont donnés perdants dans les sondages face à Péter Magyar, représentant du Parti Respect et liberté, Tisza (centre droit). Pour mieux comprendre les enjeux de ces élections, NVO.fr a demandé à Corentin Léotard, journaliste basé en Hongrie, rédacteur en chef du
Courrier d'Europe centrale, et qui a dirigé la rédaction de l’ouvrage
La Hongrie sous Orban, de nous expliquer le climat actuel qui règne en Hongrie.
Pour comprendre l'enjeu de ce vote, tout d'abord, peut-on dire que Viktor Orbán est vraiment menacé par ces élections législatives ?
Oui, clairement, il vit sa campagne électorale la plus difficile. La majorité des sondages donne une avance confortable au parti concurrent, Tisza. On voit aussi qu’il y a une vraie dynamique du côté de l’opposition, notamment avec des rassemblements massifs. Les dernières grosses manifestations étaient toujours à l’avantage du parti Tisza qui arrivait à rassembler plus de monde que le Fidesz, le parti politique d'Orbán. De plus on constate aussi des signaux faibles, par exemple les grands entrepreneurs proches du parti d’Orbán commencent à sortir les capitaux du pays. Même au sein du parti Fidesz on commence à dire, ce qui n’était pas du tout dans le discours habituel, que même si on perd les élections, le soleil se lèvera le lendemain. On sent clairement une fébrilité.
Alors comment expliquer que Péter Magyar et le Tisza aient pris l'ascendant sur le Premier ministre ?
Péter Magyar a émergé il y a deux ans avec une promesse : celle de balayer le système Orbán et avec une détermination, une conviction et une confiance en lui qui ont vraiment redonné un espoir à la population, à toute la partie du pays qui est contre le Premier ministre et qui, malgré tout, reste majoritaire. Alors que lors des quatre dernières élections législatives, les anti-Orbán avaient subi quatre défaites très lourdes en 2010, 2014, 2018, 2022.
Il régnait un peu le sentiment d’avoir un peu tout essayé. Avant l'éruption de Magyar, l’horizon était donc bouché, il n’y avait vraiment aucun espoir à court terme de se débarrasser du système en place. Péter Magyar, avec un talent politique certain, a réussi à redonner cet espoir. La population hongroise a commencé à se dire : « En fait c’est possible » et une dynamique s’est créée autour de lui. Et cela alors que toute la rhétorique d'Orbán est de dire : « Après moi le déluge », que la Hongrie est finie sans lui et qu'elle va être absolument ruinée, entraînée dans la guerre, etc.
Comment Péter Magyar a-t-il construit sa campagne ?
Avant lui, les oppositions traditionnelles, c'est-à-dire les partis de gauche, libéraux, centristes, s’opposaient toujours au Fidesz en évoquant l’État de droit, la démocratie et les grandes valeurs démocratiques. Ce n’est pas du tout le discours de Péter Magyar. Son discours, c’est de parler presque uniquement des problèmes du quotidien, essentiellement la hausse des prix de l'alimentation, du logement, la décrépitude des services publics, notamment la santé et l'éducation, l’inflation.
Ce discours vraiment très concret parle beaucoup plus aux gens. De plus Magyar est parti du présupposé que de toute façon, les centristes, les libéraux, la gauche voteraient pour lui, notamment à Budapest et dans les principales villes du pays. Toute sa stratégie de campagne a consisté à aller dans les petites villes et les villages, là où le Fidesz est traditionnellement très fort.
Depuis deux ans, il a réussi à monter une structure militante qui est très puissante, de près de 50 000 bénévoles dispersés sur tout le territoire et qui font un travail de terrain, en allant frapper aux portes, en distribuant des prospectus. Magyar a fait une campagne qui n’avait pas été fait depuis que le Parti socialiste, dans les années 2010, s’était effondré.
On parlait du Parti socialiste, qu'en est-il des oppositions de gauche en Hongrie ? Magyar restant un candidat de droite.
Ils ont subi 16 ans d'orbanisme, c’est très difficile pour eux, ils ont eu beaucoup de mal à se faire entendre et ont perdu l’accès aux médias publics. La gauche n'était plus en capacité de s’opposer réellement à Orbán et de proposer une alternative crédible. Leurs sympathisants aujourd’hui font un choix qui est pragmatique, c’est-à-dire qu’on vote pour celui qui peut nous débarrasser du système en place et recréer un espace démocratique pour refonder la Hongrie sur des bases plus démocratiques et retrouver un pluralisme politique qui a vraiment disparu ces dernières années.
Il faut bien comprendre que pour tous ces électeurs, la question ce n’est plus tellement la gauche ou la droite, c’est pour ou contre Orbán. La Hongrie est vraiment clivée entre pro et anti-Orbán. Le Fidesz fait quasiment figure de parti unique, comme un État-Parti comme l'appelle Magyar. Ces élections font presque office de référendum.
Péter Magyar reste un ancien du Fidesz. Il est même issu d’une famille conservatrice. Mais il s’est aussi entouré de gens issus de la gauche. On retrouve des candidats pour les législatives qui sont des militants et militantes, comme Kriszta Bodis qui est associative et qui a consacré, par exemple, sa vie à l’intégration de la minorité rom et d’autres minorités marginalisées dans le pays. Le directeur de sa campagne est aussi quelqu’un qui vient du Parti socialiste. Les messages de campagne de Péter Magyar sont finalement très sociaux, très portés sur le fait de rendre justice à tous les perdants du système, c’est-à-dire essentiellement les minorités. Des thèmes qui parlent quand même beaucoup aux électeurs de gauche.
Est-ce qu’il n’y a pas une crainte chez les Hongrois que la victoire de Magyar puisse susciter une réaction d'Orbán, peut-être même un refus d’accepter le résultat des élections ?
Les militants, les partisans de Péter Magyar et de Tisza ont à la fois un énorme espoir sur la fait de gagner les élections, mais il y a aussi une énorme incertitude sur le fait de savoir si les élections vont être réellement propres et si en cas de défaite Orbán reconnaîtra sa victoire. On redoute une interférence étrangère qui pourrait venir par exemple de la Russie, parce qu’on sait qu’il y a une proximité forte entre Orbán et Poutine.
Pour autant lorsque l'on lui pose la question, le Premier ministre dit qu'il a été dans l’opposition aussi longtemps qu’au pouvoir et que les alternances politiques sont toujours bien passées. Mais Orbán n’a jamais condamné les agissements du Capitole (le 6 janvier 2021, des partisans de Donald Trump avaient donné l’assaut sur les institutions américaines, regroupées au Capitole, à Washington, niant et cherchant à renverser les résultats de la présidentielle tenue quelques mois plus tôt et qui avait consacré la victoire de Joe Biden, NDLR) et pratiquement considéré que Biden étaient le président illégitime des États-Unis. Ce sont des des signaux qui sont un peu inquiétants.
On sait aussi que le gouvernement pourrait, comme durant les élections en Roumanie (qui ont été annulées en 2024), prendre l'excuse d’une interférence étrangère supposée pour contester par exemple les résultats, voire annuler l'élection. Un scénario qui est loin d’être le plus probable, mais qu’on ne peut pas aujourd’hui tout à fait exclure.
L'ambiance reste tout de même plutôt à l'espoir ?
Oui, la Hongrie est vraiment étreinte d’espoir. Il y a une ferveur citoyenne qui est vraiment palpable. J’ai rencontré une jeune fille de 20 ans cette semaine lors d’un meeting de Péter Magyar, qui me disait qu’elle venait pour la première fois à un meeting politique et que ses parents qui n’avaient jamais voté de leur vie, allaient pour la première fois voter pour le candidat de l'opposition parce qu’ils avaient été contaminés par son enthousiasme.
J’ai aussi rencontré une femme retraitée qui, lors d’un meeting de Péter Magyar, racontait à quel point les gens simples souffrent actuellement alors que les grands entrepreneurs autour d'Orbán accumulent des fortunes. Et après avoir critiqué cette oligarchie qui s’est mise en place, elle me disait : « Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé vous parler ouvertement comme ça ». Il y a vraiment une chape de plomb qui a été soulevée. Tout le monde parle de politique, la politique est absolument partout, et il y a une parole qui s’est vraiment libérée. Le fond de l’air a vraiment changé.