12 avril 2026 | Mise à jour le 12 avril 2026
Après seize années de pouvoir sans partage, de mise à mal des institutions et des droits sociaux, le Premier ministre nationaliste hongrois aborde les législatives de ce dimanche 12 avril en ballotage défavorable. Péter Magyar, rival inattendu et issu du même parti, propose une normalisation de la vie démocratique, étouffée par la corruption. Un article à, retrouver dans notre mensuel Ensemble – La Vie ouvrière, daté du mois d'avril.
« Aujourd'hui, une révolution a eu lieu dans les urnes. […] Le peuple hongrois a renversé le système des oligarques abusant de leur pouvoir et a instauré à sa place un système de coopération nationale. » Le 25 avril 2010, sur la place Vörösmarty, au centre de Budapest, Viktor Orbán triomphait. Sans retenue : « L'époque où la politique servait des objectifs et des intérêts privés et où le pouvoir était concentré entre les mains d'une élite est révolue, et nous ne la laisserons pas revenir. »Après une crise politique en 2006, suivie par celle, ravageuse, des subprimes de 2008 qui avait laissé le pays exsangue, la coalition de gauche sociale-libérale était balayée, et la droite, qui rongeait son frein dans l'opposition depuis huit ans, faisait un retour en grande pompe. Deux tiers du Parlement acquis à sa cause étaient synonymes des quasi pleins pouvoirs.
16 ans de pouvoir
Les institutions de la jeune démocratie parlementaire hongroise n'étaient pas prêtes pour le rouleau compresseur qui s'apprêtait à lui passer dessus. Mise au pas des médias publics, nouvelle Constitution en 2012, suppression de l'autonomie de la recherche et des universités, affaiblissement du droit du travail, détournement des fonds publics – nationaux et européens – au profit de fidèles du régime, et attaques tous azimuts contre les minorités sexuelles, les sans-abri, les demandeurs d'asile et les organisations de la société civile qui les défendent. Le gouvernement refusait par ailleurs de ratifier la convention d'Istanbul sur la lutte contre les violences faites aux femmes, jugeant qu'elle empiéterait sur la souveraineté hongroise. Au niveau international, Budapest s'alignait sur Moscou et Washington, entravant les sanctions contre la Russie et l'aide de l'Union européenne à Kiev. Mais à l'approche de nouvelles élections législatives, le régime mis en place par Viktor Orbán est affaibli. Dans un contexte de croissance mondiale et grâce à l'injection de dizaines de milliards de fonds européens, les salaires et le niveau de vie ont beaucoup augmenté, au cours des années 2010. Cette embellie s'est refermée avec la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine, qui ont fortement pénalisé l'économie hongroise, très axée sur les exportations de biens produits par des entreprises étrangères. La Hongrie a connu l'inflation cumulée la plus élevée en Europe et la plus forte hausse du coût du logement depuis la période pré-Covid. D'autre part, la popularité du parti d'Orbán, le Fidesz, qui s'est auto-érigé en parangon de vertu, est entachée par les scandales d'enrichissement personnel d'une oligarchie qui peine à dissimuler son train de vie, et par un grand scandale de pédophilie et de maltraitances dans le secteur de la protection de l'enfance.
La droite libérale en sauveur ?
Vingt ans après leur dernière victoire électorale, dévastées par quatre lourdes défaites d'affilée, les oppositions traditionnelles de gauche et libérale sont à bout de souffle. Et c'est un conservateur, issu du Fidesz avec lequel il a rompu il y a deux ans, qui porte leurs espoirs de déboulonner Viktor Orbán. Péter Magyar (avocat de métier) et son jeune parti Tisza rassemblent sous le slogan « Ni droite ni gauche, simplement Hongrois », un jeu de mots, car « Magyar » signifie Hongrois.Pour lui, « ces élections constituent un référendum contre Viktor Orbán, et tous ceux qui ne voteront pas pour Tisza voteront pour le maintien de son régime. » Tisza propose une politique de droite libérale, en cohérence avec le Parti populaire européen auquel il appartient, mais en incluant des éléments sociaux pour avoir le soutien – déjà presque acquis – de la gauche libérale, qui mise sur lui pour redonner de l'air à une démocratie étouffée. Le programme de Tisza, intitulé « Les fondements d'une Hongrie fonctionnelle et humaine », réinstaure une très légère progressivité de l'impôt sur le revenu, taxe les gros patrimoines et les plus grosses fortunes, et double les aides aux familles. Pour contrer le phénomène, le gouvernement a adopté la doctrine de feu Arthur Finkelstein, ce conseiller de crise en communication politique et publique des droites américaine et israélienne, qui consiste à détruire l'adversaire. Chantage à la sextape, bande dessinée le représentant en héros maléfique… Péter Magyar serait un drogué, un « homme à deux visages » et, surtout, aux mains de Bruxelles et de l'Ukraine, la bête noire. Mais malgré une propagande qui mobilise tous les moyens de l'État, la sauce ne prend pas et les sondages placent Tisza en tête.
Contre « la mafia du Fidesz »
Pour reprendre le pays « volé » par « la mafia du Fidesz », Péter Magyar et ses 50 000 bénévoles battent la campagne, organisent des centaines de forums dans toute la Hongrie, en ciblant les petites communes dépendantes des réseaux clientélistes du pouvoir. Là où la gauche tarditionnelle a abandonné le terrain, il délaisse les questions clivantes de société pour se concentrer sur les difficultés du quotien : le coût de la vie, la déliquescence des services publics, et promet de redonner une voix aux laissés-pour-compte de l'« orbánisme » : les Roms, les mères célibataires, les mères célibataires, les personnes handicapées, les enfants qui vivent dans la pauvreté et sous tutelle de l'État… Le 12 avril, la Hongrie, laboratoire de « l'illibéralisme » et modèle du mouvement Maga de Donald Trump, a une chance de sortir de l'ornière. Corentin Léotard