À l'occasion de la sortie de « Juste une illusion », d’Éric Toledano et Olivier Nakache, énième film familial du duo de réalisateurs français qui nous replonge dans la vie de la banlieue des années 1980, Nvo.fr s'est penché sur la représentation du chômage au cinéma. Entre films comiques, drames et « success-story », de Charlie Chaplin à Will Smith, nous avons dressé un petit panorama de ce que le grand écran raconte du chômage.
C'est l'histoire d'un adolescent qui grandit dans les années 1980. Si Juste une illusion joue sur la nostalgie d'une époque, convoquant par exemple la valise RTL ou The Cure, il met surtout en scène un homme au chômage depuis plusieurs mois, incarnation désespérée de la période de récession qui a marqué le début des « eighties » et touché de nombreux travailleurs et travailleuses, en France comme ailleurs. Louis Garrel, le père sans emploi, est perdu : il n'assume pas sa situation et prétend auprès de ses enfants qu’il est toujours dans la vie active. Tout au long du film, on le verra éplucher désespérément les petites annonces dans l’espoir de retrouver du travail.
Hors cet exemple récent, néanmoins, force est de reconnaître que la représentation du chômage reste très rare au cinéma et qu’il est difficile de citer plus de dix films sur le sujet. Coup de projecteur sur les longs-métrages qui, depuis plus d’un siècle de septième art, ont fait ce pari audacieux.
La comédie, un genre qui a marqué l’histoire
Les Temps modernes, sorti en 1936, fait office de classique lorsqu’on évoque les films traitant du travail, mais aussi du chômage. On y suit le personnage de Charlot dans une comédie dépeignant les ravages du taylorisme et du fordisme, ces organisations « scientifiques » du travail pensées pour obtenir le rendement maximum de l’ouvrier, aussi destructrices pour le corps qu’aliénantes pour l’esprit. Pour Rob Grams, co-rédacteur de Frustration magazine et auteur de Bourgeois gaze : la domination de classe au cinéma (les Liens qui libèrent, 2026), « les Temps modernes, c’est le premier film qui vient en tête quand on pense au cinéma et à l'usine ». Sa photographie phare – Chaplin broyé par d’immenses rouages mécaniques – est d’ailleurs devenue une référence en matière de représentation cinématographique du travail. « Ce qui est révélateur du fait que cette thématique n'ait pas été beaucoup traitée », ajoute le journaliste.
Dans les Temps modernes, après avoir montré, non sans légèreté, la dureté du labeur à l’usine, Charlot se retrouve sans emploi. Et le traitement du chômage, là encore avec beaucoup de second degré, va inscrire dans l’histoire du septième art un certain nombre de codes, qu’on retrouvera plus tard dans d’autres films, notamment dans Mon Oncle (1958), de Jacques Tati.
La comédie serait-elle d’ailleurs le meilleur genre pour traiter du chômage ? Pour Rob Grams, en tout cas, elle permet d’« échapper aux thématiques bourgeoises », comme en témoignent plusieurs films à succès, de Viens chez moi, j'habite chez une copine (1981) aux Tuche (2011), en passant par Bienvenue chez les Ch'tis (2008). Marqueurs fréquents : une action qui se déroule hors de la capitale, avec des personnages issus des classes populaires… comme Charlie Chaplin l’imposait dans son cinéma près d’un siècle auparavant.
Des trajectoires trop souvent individualisées
Dans certains longs-métrages, le chômage occupe une place si prépondérante dans l’intrigue qu’il devient presque un personnage en tant que tel. Ainsi du thriller Aucun autre choix, sorti en salles au début de l’année 2026 et réalisé par le Coréen Park Chan-wook. Reprenant le concept du Couperet (2005), de Costa-Gavras, lui-même inspiré du roman noir éponyme de Donald E. Westlake, paru en 1997, Aucun autre choix met en scène You Man-su, cadre dans une usine de papier qui a tout pour être heureux… avant d’être licencié et de voir sa vie basculer. Pour retrouver son statut social et son bonheur perdu, le héros n’a plus alors qu’une seule idée en tête : retrouver du travail, quoi qu’il en coûte, quitte pour cela à assassiner tous les autres candidats au poste qu’il convoite.
Pour Rob Grams, la version de Costa-Gavras « montre un système de mise en concurrence entre les travailleurs et d'injonction au travail à n'importe quel prix », servie par une réalisation glaçante – dont se démarque l’adaptation de Park Chan-wook, laquelle ne lésine ni sur l’humour noir ni sur le gore. Ces représentations, toutefois, se limitent souvent à une vision individualisée du chômage autour d’un protagoniste isolé ne recevant aucune aide ni soutien et se trouvant régulièrement incompris de ses proches… bien loin d’une réalité concernant un pourcentage important de la population (et des spectateurs !). « Sur cette thématique, le cinéma a du mal à mettre en scène un collectif, ce qui a tendance à réduire le chômage à une épreuve morale ou intime », déplore le journaliste de Frustration magazine.
Relevons tout de même un contre-exemple fameux, Palme d’or à Cannes en 1972 : La classe ouvrière va au paradis, d’Elio Petri. Dans ce film, Lulu Massa, ouvrier ordinaire peu concerné par la lutte syndicale, est victime d’un accident du travail et se rend compte des bienfaits de la solidarité au travail quand il reçoit le soutien de ses collègues, qui se mettent en grève pour réclamer davantage de mesures de sécurité. D’abord limité à la seule trajectoire de son héros, le long-métrage donne par la suite à voir l’élan collectif entraînant l’ensemble des salariés à lutter contre les décisions du patronat, notamment celle de licencier Lulu Massa, devenu un syndicaliste radical.
Une vision bourgeoise pleine de clichés
Et si le chômage était LA solution pour devenir une meilleure version de soi-même ? Improbable ? C’est pourtant le pari – risqué et même fort contestable – tenté par le réalisateur italien Gabriele Muccino avec À la recherche du bonheur (2006). Dans ce film, Chris Gardner (incarné par Will Smith), représentant de commerce, fait tout ce qu’il peut pour sortir de la précarité (qui a, en outre, fait fuir sa femme). Son objectif ? Devenir courtier, quitte pour cela à accepter un stage non rémunéré, ne plus avoir les moyens de payer son loyer et… finir à la rue avec son fils de 5 ans. « C’est vraiment la représentation néolibérale du chômage, grince Rob Grams. Il y est totalement psychologisé : le problème n'est plus alors le marché du travail, mais la capacité individuelle à tenir bon. » On entre ici dans un récit de résilience, « à la limite du développement personnel », qui tend à dépolitiser une situation pourtant collective.
Rien qu’en France, pourtant, près de 3,3 millions de personnes sont actuellement au chômage (catégorie A). Mais cette réalité sociale demeure largement invisibilisée à l’écran : « Dans le cinéma français, 75 % des personnages sont des CSP+ », relève Rob Grams. Lorsqu’il est question du chômage, le film est par ailleurs automatiquement qualifié de « film social », un genre désormais à part entière avec ses propres codes : tonalité sombre, récits tragiques, absence de perspectives collectives… Un traitement qui, en tant que tel, pose problème et participe, là encore, d’une forme de dépolitisation de ces sujets. Et, même lorsqu'il se veut critique, le film peine à dépasser une position de surplomb, résultat d’une production issue d’un certain milieu social qui, selon le journaliste, « a assez peu connu le chômage et tend à reproduire ses propres expériences à l'écran ».
Conséquence : la perception demeure toujours assez bourgeoise et les stéréotypes sont légion. En ressort une morale implicite souvent résumée par « quand on veut, on peut » ou « le bonheur passe par le travail »… bien loin d’une représentation de la lutte des classes digne de ce nom. Alors que plus des deux tiers des Français ont connu le chômage ou ont actuellement des proches demandeurs d'emploi, peut-être serait-il temps que la caméra change de main ?