L’ordre moral contre l’égalité des droits

Droit au mariage pour toutes et tous, études de genre, interruption volontaire de grossesse… : depuis plusieurs mois, face à ces progrès, les partisans d'un retour à l'ordre moral manifestent leur courroux de la rue aux médias. Sinon leur haine. Le ridicule ne tuant point, les propos de
Jean-François Copé dénonçant un livre pour enfants intitulé Tous à poil, lequel, selon leurs auteurs, propose aux enfants qui se posent des questions sur leur corps un regard décomplexant sur la nudité, n'aurait suscité, en d'autres contextes, qu'éclats de rire et autres railleries. Elles inquiètent davantage dès lors que se multiplient les violences homophobes, les tentatives de censure dans les bibliothèques par des organisations extrémistes qui recensent les ouvrages leur déplaisant, les appels aux parents à retirer leurs enfants des écoles maternelles où serait enseignée une supposée « théorie du genre » promue par de prétendus « lobbies LGBT ».
Dès lors, aussi, que se font de plus en plus nombreuses les stigmatisations de populations entières réduites à un seul élément d'identité, selon leurs orientations sexuelles, leurs origines, leurs confessions, comme les Rroms, les musulmans et en particulier les musulmanes lorsqu'elles portent un foulard, les juifs… Et lorsque le gouvernement, après avoir repris à son compte les thèses économiques et les exigences du Medef, renonce également à ses promesses sur des sujets de société (la loi sur la famille) après que le ministre de l'Intérieur le lui a dicté, il ne calme pas les inquiétudes.
Haro sur Mai 68
Faut-il y voir un vrai retour de l'ordre moral ? Cette offensive, en tout cas, interpelle le syndicalisme, parmi d'autres. Car ce qui se joue derrière la promotion d'une vision uniforme de la famille, et derrière l'affirmation de la suprématie d'un « ordre naturel » sur tout autre, c'est la relégation du droit et l'abolition des conquêtes pour l'égalité. Égalité entre sexes,, égalité entre citoyens de toutes origines et de toutes opinions.
Quand détourner les colères, briser les repères
ou plaider le renoncement devient une stratégie
Que voulait, pour sa part, défaire Nicolas Sarkozy, en prétendant liquider l'héritage de Mai 68 ? Dénonçant le laxisme qui aurait alors prévalu, c'est d'abord contre la grève, sa visibilité, son efficacité, qu'il s'est mobilisé, allant jusqu'à faire siffler le secrétaire général de la CGT, une première, tandis qu'il n'a guère atermoyé pour convoquer les réflexes sécuritaires et les peurs identitaires de l'électorat.
En réalité, ce n'était pas l'autorité légitime mais l'autoritarisme et l'injustice que rejetaient les manifestants de Mai 68, autoritarisme et injustice qui régnaient dans l'entreprise et dans l'université comme dans la gestion du pouvoir politique, dans la société, dans l'information, comme dans les relations de couple. Et ce sont bien des droits nouveaux pour plus de liberté et d'égalité dans toutes ces sphères qu'ils ont gagnés et dont les combats d'aujourd'hui sont les continuateurs.
Au nom de la famille
Envahissant le paysage médiatique à l'occasion du débat puis de la promulgation de la loi pour le droit au mariage pour tous, la « Manif pour tous » contre cette égalité a fait d'autant plus d'émules que le pouvoir lui prête aujourd'hui une oreille de plus en plus attentive. Et, fidèle à une certaine tradition des droites en France, qui a su au cours de l'histoire prendre la rue au nom de l'ordre (voir encadré) ou bien contre le « Système », par des processions de catholiques intégristes ou à travers des défilés factieux, une nébuleuse hétéroclite se retrouve aujourd'hui.
Des mouvements et groupuscules souvent opposés se muent en conglomérat qui manie peurs et fantasmes au service d'une vision réactionnaire de la société, de la sphère publique à la sphère la plus intime.
Les tenants les plus conservateurs de l'Église catholique mobilisés contre le droit pour tous et pour toutes au mariage ont ainsi été rejoints par une frange elle aussi réactionnaire de militants de l'islam derrière la figure de Farida Belghoul. Celle-ci avait participé voici quelque trente ans à l'accueil parisien de la Marche pour l'égalité et contre le racisme, mais elle s'est depuis reconvertie et rapprochée de l'extrême droite d'Alain Soral, n'hésitant pas à lancer sa « Journée de retrait de l'école pour l'interdiction de la théorie du genre dans tous les établissements scolaires ».
En jeu, officiellement, pour tous ces groupes : la famille format unique – père, mère, enfants – et à travers elle, l'avenir même de la civilisation. Nombre d'évêques, comme le rappelle l'historienne Danielle Tartakowsky, ont martelé ce discours, tels le cardinal Barberin pour qui « le Parlement, ce n'est pas Dieu le père », rompant ainsi « avec le légalisme d'ordinaire affirmé par l'église ». Mais leur audience s'avère plus forte que celle des manifestations aussi groupusculaires qu'extrêmement violentes contre le droit à l'avortement qui, elles, n'ont jamais cessé.
Nébuleuse contre le droit
Qu'après le droit de toutes les familles, les études de genre deviennent la nouvelle cible de ces intégrismes n'étonne guère. Un genre, dont les études deviendraient une « théorie ». Ces études, pourtant, qui se revendiquent justement comme telles, représentent en réalité une méthode d'appréhension des inégalités entre femmes et hommes, de leur pérennité ou de leur développement, mais aussi des conquêtes vers l'égalité et de ce qui y contribue comme de ce qui le freine.
Et c'est précisément cela que rejette en bloc cette nébuleuse disparate, toujours au nom d'un « ordre naturel » derrière lequel les droits et le droit devraient s'éclipser. « L'égalité est un combat », titrait en une la NVO dans sa dernière édition. L'égalité entre femmes et hommes, comme toutes les formes d'égalité. Et, de fait, les mouvements féministes ont permis aux femmes de conquérir le droit de vote, de gagner en théorie l'égalité professionnelle qui doit encore être gagnée dans les faits, d'accéder à l'école et au sport (plutôt que de rester cloîtrée dans l'isolement des murs de la maison, avec ou sans foulard), de maîtriser leur corps et leur fécondité…
Des conquêtes qui valent naturellement pour toutes, et pour tous, rejaillissant sur la nécessaire égalité au sein des couples. Les études de genre sont censées aider à le mesurer et à le comprendre. Et c'est précisément ces acquis comme cette tendance et cette aspiration vers plus d'égalité, professionnelle, politique, sociale, sociétale, que certains remettent aujourd'hui en cause frontalement, préférant la loi du plus fort et l'ordre patriarcal au droit républicain et à sa promesse d'égalité, de liberté et de fraternité.
Vannes ouvertes
La mobilisation des ultras et ses échos ont permis aux droites plus extrêmes encore et les plus groupusculaires d'entrevoir la possibilité de percées médiatiques jusqu'alors inespérées. Des intégristes catholiques côtoient ainsi des groupuscules identitaires antimusulmans ou d'anciens comiques confondant défense de communautés stigmatisées et concurrence entre victimes, et flirtant grossièrement avec l'antisémitisme. Et ces derniers mois ont été témoins de violences racistes, xénophobes, homophobes, sexistes, politiques inouïes, jusqu'au meurtre de Clément Méric…
Mais les mêmes phénomènes produisent les mêmes effets. Que des députés de droite flattent ces tendances, quitte à proposer le déremboursement de l'IVG, plutôt que de les combattre, ne contribue qu'à les légitimer. Que l'actuel gouvernement renonce aux amendements comme l'égalité d'accès à la PMA, présentés par les députés lors du vote de la loi instituant le droit de toutes et tous au mariage, ne sert qu'un double message. L'un à l'extrême droite, de facto invitée à en demander davantage. L'autre à celles et ceux qui ont cru au changement promis, qui pourraient bien être tentés non seulement de s'abstenir dans le champ politique, et lors des élections, mais même aussi d'aller voir ailleurs. Du reste, le FN lui-même a gardé sur ces sujets plusieurs fers au feu. Marion Maréchal Le Pen dénonce des « avortements de confort » quand sa tante se tait pour ne pas risquer de perdre un électorat conquis en condamnant l'islam pour sa prétendue homophobie consubstantielle.
Quand « tout se vaut », ou le renoncement au débat
Le chômage demeure la principale préoccupation des citoyens, broie des vies entières, des familles dans leur diversité bien réelle. La crise malmène le présent et l'avenir, transforme le quotidien de millions de salariés en incertitude, piétine les droits du plus grand nombre. Alors désigner aux victimes de la crise des concurrents parmi elles demeure l'arme suprême de ceux qui en tirent suffisamment de profits pour bâtir de nouveaux empires dans les paradis fiscaux autant que dans les sites de production low-cost.
Détourner les colères, briser les repères, plaider le renoncement, participe de cette stratégie. Il en va de même du détournement du sens des mots, pour écarter la perspective de vrais débats démocratiques sur les sujets qui nous concernent tous, et celle de choix maîtrisés. Et dès lors, tout vaut tout, tout fait avis ou opinion, fondés ou non, se basant sur la réalité des faits ou non.
Qu'il s'agisse de « sécurisation de l'emploi », ou d'appels aux salariés et privés d'emploi à manifester derrière les patrons bretons, qu'il s'agisse de l'« intégrabilité » déniée aux populations Rroms, ou d'appels à voter pour les candidats « les moins sectaires » face à des candidats d'extrême droite eux-mêmes…
Face aux apprentis sorciers et à ceux qui, prétendant la combattre, nourrissent l'extrême droite et ses thèses, il s'agit donc au contraire de défendre d'autres politiques. Des politiques de solidarité et de lutte contre l'austérité. Des politiques exigeantes vis-à-vis du patronat. Des politiques respectant l'égalité des droits, permettant d'en conquérir de nouveaux, contre la pédagogie de la résignation.
LIRE AUSSI
Le nouvel ouvrage de Danielle Tartakowsky : Les droites et la rue ; histoire d'une ambivalence, de 1880 à nos jours, La Découverte, 218 p., 18 euros.
_________________________________________________________________________
Histoire
Les héritiers de « l'ordre naturel »
En 1873, deux ans après l'écrasement de la Commune de Paris, Mac Mahon au pouvoir prône « l'Ordre moral » et encourage les « valeurs religieuses ». La même année est décidée la construction du Sacré-Cœur, à Montmartre, afin de réparer les « crimes » de la Commune. La presse républicaine subit la censure et l'autoritarisme étouffe la démocratie. Le Duc de Broglie met en œuvre une politique qui soumet de fait les droits et l'égalité à un ordre naturel présenté comme supérieur, et les partisans de la Restauration – monarchique – guettent leur heure.
Cette vision du monde, de la démocratie et de la légalité républicaine, a connu avec plus ou moins de succès nombre d'avatars. Dès avant le triptyque « Travail, famille, patrie » du régime de Vichy, c'est aussi au nom d'un certain ordre éternel et chrétien, antisémite, xénophobe, antiparlementaire, que le 6 février 1934, l'extrême droite et ses ligues prétendent destituer la République, après une série de scandales politico-financiers. Et le mouvement syndical est alors au rendez-vous de la riposte unitaire, puisque CGT (confédérés) et CGTU (unitaires) appellent à la grève générale le 12 février contre le fascisme et ses dangers, avant de se réunifier en mars.
_________________________________________________________________________