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MÉDIAS

Médias : pourquoi les plans sociaux se multiplient-ils en ce moment ?

27 avril 2026 | Mise à jour le 27 avril 2026
Par | Photo(s) : Fred Tanneau / AFP
Médias : pourquoi les plans sociaux se multiplient-ils en ce moment ?

Au sein du groupe Prisma Media, propriété de Vincent Bolloré, 260 emplois sont menacés, dont 90 postes de journalistes.

Ces dernières semaines, les plans de licenciement se sont enchaînés dans la presse française, nationale comme locale. Outre l’inquiétude concernant l'emploi des journalistes, et notamment des pigistes, cette casse sociale pose la question du pluralisme éditorial, dans un secteur de plus en plus sous la coupe de milliardaires déterminés à peser sur la politique française.

La Tribune, Ouest-France, Géo, Capital, Challenges, etc. Chaque jour ou presque, un nouveau plan de licenciement est annoncé dans un média en France, et des dizaines de journalistes se retrouvent confrontés à la perspective du chômage. « Il faut s'opposer au plus grand plan social de la presse magazine de toute l'histoire du pays », alerte Matthieu Pace, représentant syndical SNJ-CGT du groupe Prisma Media, propriété de Vincent Bolloré, où 260 emplois sont menacés, dont 90 postes de journalistes de diverses rédactions (Géo, Voici, Capital, Femme actuelle, Télé-Loisirs, etc.). « Soit plus de 40 % des effectifs du groupe Prisma Media », ajoute le syndicaliste, qui précise que le personnel, journalistes comme non-journalistes, est fortement mobilisé.

Cette saignée n'épargne pas la presse locale ou régionale, comme le souligne Caroline Freyssinge, déléguée syndicale SNJ-CGT à La Montagne, journal appartenant au groupe Centre-France, où des négociations sont en cours face à un plan annonçant 152 licenciements, dont 65 au sein du quotidien (et 25 postes de journalistes). « Cela intervient moins de deux ans après un premier PDVA [plan de départs volontaires autonome, NDLR], qui avait déjà entraîné le départ de 47 personnes. Cette nouvelle vague de licenciements aura de facto pour conséquence une dégradation des conditions de travail », pointe-t-elle.

La question financière pas si primordiale

L'argument financier, qui sert souvent de justification aux licenciements en cascade dans bien des secteurs d'activité, ne tient pas la route concernant nombre des médias ciblés par ces mesures. « Perdre de l'argent n'est pas la question principale. Vincent Bolloré a dans son portefeuille le JDNews et le JDD, qui perdent 7 millions par an sans que ça pose problème. Prisma, pour sa part, fait plus de 6 millions de bénéfices. Et c’est pourtant ce groupe qui se retrouve menacé d’une réduction de 40 % des effectifs », peste Matthieu Pace.

« On a certes perdu deux millions d'euros en 2025. Mais cela nous paraît très peu quand l’actionnaire [CMA-CGM, propriété du milliardaire Rodolphe Saadé, NDLR] fait deux milliards de bénéfices nets la même année. Surtout, on est le média qui perd le moins d'argent du groupe CMA Média et on était à l'équilibre lors du rachat par l'actionnaire, en 2023 », indique, de son côté, Marie Nidiau. La journaliste, déléguée de la rédaction de la Tribune, est entrée en grève en ce mois d'avril pour s’opposer à la création d'un pôle économique BFM-la Tribune, qui supprimerait environ la moitié des 56 postes de journalistes du second média. Un regroupement qui, selon elle, entraînerait à terme l’absorption du média économique, présent depuis plus de quarante ans, par la chaîne d’information continue. L’hebdomadaire La Tribune dimanche, de son côté, ne serait pas menacé, car il possède « une structure juridique différente ». « Ils divisent la marque en deux. Pour les salariés, même pour les gens de l'extérieur, cela n'a aucun sens », analyse Marie Nidiau.

« Certains actionnaires achètent des journaux pour en faire des outils d'influence », rappelle Delphine Dechaux, présidente de la société des journalistes de Challenges. Pour la première fois de son histoire, la rédaction de l’hebdomadaire économique s'est mise en grève, le 21 avril, pour dénoncer la perte d'indépendance éditoriale qui pourrait découler des choix de l’actionnaire, le groupe LVMH de Bernard Arnault, premier affairiste de France.

Les ravages du numérique

D’autres facteurs expliquent cette hécatombe dans la presse. Marie-Christine Lipani, professeure des universités en sciences de l'information et de la communication à l'Institut de journalisme Bordeaux-Aquitaine, pointe notamment l'essor du numérique. « Quand les revenus publicitaires sont engrangés par les géants du Web et plus par les entreprises de presse, ces dernières s’en trouvent extrêmement fragilisées », relate-t-elle. L’universitaire s’attriste également de la « cassure numérique », qui incite à privilégier les contenus gratuits, et déplore un véritable changement des usages, notamment par les jeunes générations, qui ont tendance à aller chercher l’information « un peu partout », sans envisager de s’abonner à un journal de façon exclusive.

Pour préserver les ressources financières de la presse, plusieurs pistes pourraient cependant être explorées. Celles-ci vont d’un renforcement du cadre législatif, qui poserait davantage de « garde-fous » face à la prédation des plates-formes numériques, à la possible réorientation des aides à la presse vers les médias les plus fragiles. D’autant que le développement de l’intelligence artificielle risque, ces prochaines années, de menacer de plus en plus la profession, confrontée à la réduction, voire à la suppression, de son activité. « J'ai espoir qu’il ne s’agisse que d’un cycle, qu'on revienne par la suite à la raison et que l'emploi soit préservé, notamment par le développement de médias indépendants », pronostique Marie Nidiau. Des créations à encourager, estime Marie-Christine Lipani, même si ces journaux restent « des titres de niche qui ne sont pas des médias de masse ».

Jonathan Baudoin