Après l'offensive israélo-américaine en Iran, le docteur en géopolitique, Philippe Sébille-Lopez, spécialiste des enjeux énergétiques, commente et analyse les répercussions au niveau mondial. Car la guerre s'intensifie au Moyen-Orient, et avec le blocage du détroit d'Ormuz, au cœur de la crise, les marchés plongent et le prix du pétrole flambe.Un entretien à retrouver dans le numéro du mois d'avril d'Ensemble-La Vie ouvrière.
Dans quelle situation était l'Iran avant l'attaque américaine ?Pour la population, c'est une crise économique qui perdure et qui s'aggrave depuis les sanctions américaines réintroduites en 2018, avec une inflation galopante et des pénuries d'eau et d'électricité. L'Iran produisait 4,5 Mbj [millions de barils par jour, NDLR] de pétrole brut et de produits raffinés cumulés, dont 1,5 Mbj exportés principalement vers la Chine. Une grosse partie des stocks se trouve actuellement en mer, dans des tankers, probablement entre le Moyen-Orient et l'Asie. Par conséquent, pour Téhéran, bloquer le détroit d'Ormuz, c'est aussi se tirer une balle dans le pied. Ils ont certes un pipeline appelé « Goreh-Jask », qui permet de contourner le détroit, mais avec une capacité théorique de seulement 1 Mbj. En outre, il n'est plus fonctionnel depuis son test de mise en service fin 2024. L'Arabie saoudite, surtout, mais également les Émirats arabes unis ont aussi des pipelines de contournement pour exporter mais, là encore, rien à voir avec ce qui passait quotidiennement par le détroit. Les Saoudiens espèrent exporter, en théorie, 5 Mbj via le port de Yanbu, dans la mer Rouge, mais jusqu'à présent cette voie n'a jamais vu l'exportation de plus de 2,2 Mbj, d'où un problème certain lié à une montée en puissance.Quelles sont les conséquences pour les autres pays du Golfe ?L'Irak, le Koweït et le Bahreïn, pour le pétrole, mais aussi le Qatar, troisième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), doivent réduire ou stopper leur production, car les sites de stockage atteignent déjà leurs limites. On peut aisément imaginer les conséquences économiques catastrophiques pour ces pays dont les revenus des hydrocarbures constituent le plus souvent 90 % de leurs recettes d'exportation et 75 % environ du budget des États, essentiels à la paie des très nombreux fonctionnaires, et donc à la paix sociale qui garantit la stabilité des régimes en place.Comment les marchés anticipent-ils la situation ?Depuis le début de cette guerre lancée par les États-Unis et Israël, les raffineurs passent leurs commandes sur le marché pétrolier international pour le mois de mai, car les achats se font avec deux mois ou plus de décalage. Tous les acteurs, raffineurs ou traders, savent donc déjà qu'ils vont devoir très rapidement payer beaucoup plus cher leurs commandes futures et qu'ils auront besoin de trésorerie supplémentaire à ce moment-là. Ils répercutent alors la hausse des cours par anticipation, ceci d'autant plus que l'on ne sait pas combien de temps la guerre va durer, ni ses conséquences sur les infrastructures de production et d'exportation.D'autant qu'à l'approche de l'été dans l'hémisphère nord, en raison du début des départs en vacances, la demande de pétrole augmente…Il est effectivement plus difficile de s'approvisionner, et les prix, tendanciellement, montent toujours à cette période de l'année. Il y a donc une multiplication des facteurs de hausse des cours, d'autant plus qu'à présent, les assureurs refusent d'assurer les tankers qui doivent passer par le détroit d'Ormuz. Excepté une solution diplomatique, la seule capable de faire cesser ce conflit, les prix vont donc inévitablement continuer d'augmenter. Dans ce contexte profondément incertain, même les messages politico-économiques peinent à calmer les inquiétudes des marchés. La décision concertée des trente-deux pays membres de l'AIE [Agence internationale de l'énergie] de mettre à disposition du marché 400 millions de barils venus des stocks de réserves stratégiques, soit un tiers desdites réserves, n'a pas permis d'atteindre cet objectif, par exemple. Il est vrai que l'AIE, si l'on met à part les États-Unis et le Canada, représente davantage les pays consommateurs que les pays producteurs.Quels pays seront, selon vous, les plus touchés ?Ce sera d'abord l'Asie, puisque 80 % à 90 % des exportations pétrolières et de GNL [gaz naturel liquéfié] transitant par le détroit d'Ormuz approvisionnent traditionnellement ce continent. Le Japon, à titre d'exemple, va payer une facture très lourde à la fois en pétrole, mais également en GNL, parce qu'ils sont très dépendants et importent plus de 95 % de leurs barils du Moyen-Orient. Même bilan pour la Corée du Sud. La Chine, elle, sera quand même moins impactée, parce qu'elle fait aussi venir son pétrole de plus loin, d'Amérique latine et d'Afrique. La Russie, bien sûr, va en profiter. Elle pourra vendre son baril plus cher et dans des volumes plus importants pendant au moins un mois, pour commencer, puisque les États-Unis ont levé leurs sanctions sur le pétrole russe, après avoir menacé l'Inde de 50 % de droits de douane pour qu'elle cesse ses importations de brut russe. Les incohérences de la politique trumpienne ! En attendant, à New Delhi, Séoul ou Bangkok, on se rue sur le pétrole russe.Pourquoi est-ce qu'il semble difficile d'anticiper la durée du conflit ?Parce que les deux parties qui se sont engagées dans ce conflit, Israël et les États-Unis, l'ont fait avec des agendas politiques et des buts de guerre différents, et pas totalement convergents. Clairement, Israël a une stratégie de long terme et n'est pas disposé à cesser ses bombardements sur l'Iran tant que le régime des mollahs n'a pas été destitué et ses soutiens régionaux anéantis. Ça prendra le temps que ça prendra. D'autant plus que le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, est encore soutenu par sa population. En fait, plus ça dure, mieux c'est pour lui. Ça lui permet d'échapper à ses affaires judiciaires avant les élections législatives de cette fin d'année qui devraient, de surcroît, lui assurer une victoire confortable avec sa coalition d'extrême droite. Autre élément pour mieux comprendre la vision stratégique de long terme d'Israël dans ce nouveau conflit face à l'Iran : la reconnaissance, par l'État hébreu, de l'indépendance du Somaliland intervenue fin décembre dernier, une grande première pour un État membre de l'ONU, avec l'intention non dissimulée d'y implanter une base militaire. Le Somaliland, région autonome qui réclame son indépendance depuis 1991, borde la mer Rouge et fait directement face au Yémen, contrôlé au nord par les Houthis, un groupe soutenu par l'Iran. Enfin, des bâtiments de plusieurs marines européennes « volontaires », dont celle de la France, patrouillent déjà le long de la mer Rouge dans le cadre de la mission Aspides de sécurisation de cette voie maritime essentielle, le détroit d'Ormuz.Et côté américain ?À la différence d'Israël, les Américains ont intérêt à ce que la situation se stabilise rapidement. Ils seraient même prêts à s'entendre avec les gardiens de la révolution car ils ne veulent pas renouveler l'expérience irakienne de 2003 en créant un chaos non maitrisable. Le chaos peut les intéresser jusqu'à un certain point mais, si le conflit dure, il faudra envoyer des soldats américains sur le terrain en Iran et ça ils n'en ont pas envie, sauf pour des opérations spéciales très précises et limitées en termes de temps et d'objectifs. Il y a aussi des mouvements transfrontaliers au nord-ouest de l'Iran, avec des Kurdes iraniens qui sont allés s'installer et s'entraîner dans le Kurdistan irakien. Certains au Pentagone envisagent éventuellement d'utiliser cette force, qui est déjà en partie armée par les Etats-Unis, dans le but d'affaiblir le régime iranien de l'intérieur sans avoir à envoyer leurs troupes dans les opérations terrestres en Iran.Donald Trump semble toutefois hésiter à utiliser les forces kurdes…C'est pour cela qu'il recherche plutôt un soulèvement populaire, qui lui donnerait une légitimité éventuellement pour passer à des opérations de soutien encore plus musclées sans intervention directe sur le terrain. Mais le problème, c'est qu'il ne peut pas non plus bombarder la population iranienne. Parce que là, ça serait contre-productif. Ce qui gêne en revanche beaucoup moins les Israéliens. Les frappes de bombes B-2 déclenchées le 17 mars, jour du Nouvel An iranien, visent une nouvelle fois à décapiter toutes les autorités intérimaires du régime et leurs commandements, qu'elles soient politiques, militaires ou miliciennes. On ne parle plus de diplomatie mais d'une guerre à outrance avec une capitulation sans condition. Seule limite pour les USA, le facteur temps.Le président américain a sûrement aussi en tête des enjeux de politique intérieure ?Bien sûr. Il avait déjà promis de faire baisser les prix des carburants et ça n'en prend pas le chemin du tout. Si les prix continuent d'augmenter dans le monde, ça arrivera aussi aux États-Unis, ce qui est logique, puisque c'est un marché global. Les USA ont leur propre indicateur de prix du pétrole, le West Texas Intermediate (WTI), alors que tout est en Brent pour le reste du monde. Traditionnellement le marché en zone Brent a un prix légèrement supérieur au WTI, mais là les marges augmentent des deux côtés, avec la hausse des cours du Brent, les Américains peuvent être tentés aussi d'exporter davantage vers la zone Brent. Et donc aux États-Unis, il pourrait y avoir, non pas une raréfaction de l'offre, mais au moins une réduction par le jeu simplement de la concurrence. Et il pourrait se produire la même chose pour le gaz naturel.On dit souvent qu'aux États-Unis, le prix du carburant, c'est plus important que celui du lait…C'est vrai. Prenez par exemple leurs liaisons intérieures : ils prennent l'avion comme nous on prend le taxi, or la crise va se ressentir dans le prix des billets d'avion. Il y a les transports routiers, puisqu'on sait que le fret ferroviaire, par exemple, reste toujours assez marginal. L'essentiel du transport américain, c'est la route. Cet impact inflationniste inévitable va être déterminant. Et ça, Trump pourrait le payer aux élections législatives de mi-mandat. Ses droits de douane qui devaient tout régler, n'ont rien réglé. Le déficit commercial américain continue d'être très important, sans même évoquer les procédures judiciaires en cours sur ce sujet lancées dans de nombreux États fédérés des Etats-Unis.Pourquoi s'engager dans un tel conflit étant donné les conséquences ?Parce qu'il pensait que ça serait réglé rapidement. Les États-Unis ont une telle force de frappe militaire qu'ils croient toujours que l'ennemi va s'effondrer rapidement. Et c'est là qu'on voit la différence : viser Maduro au Venezuela avec une simple opération spéciale et quelques frappes bien ciblées, des brouillages efficaces, des complicités internes au sein du régime, et la CIA opérationnelle depuis des mois dans ce pays, ce n'est pas la même chose que de renverser un régime solidement implanté depuis 47 ans malgré toutes les sanctions sur la durée. Et puis, pendant qu'on parle de cette guerre, on oublie l'affaire Epstein dans laquelle Trump est probablement impliqué.