Vaucluse : «C'est flou à dessein »... les allocataires du RSA dans le viseur du département

(Photo d'illustration)
Nina (prénom modifié) garde un goût amer de la période pas si lointaine où elle touchait le Revenu de solidarité active (RSA). La trentenaire vit dans le département du Vaucluse. « Il faut le dire, j'ai subi un véritable harcèlement, avec plus d'une dizaine de contrôles en un an. » À chaque fois, la jeune femme doit justifier la moindre entrée d'argent sur son compte bancaire. « C'est très intrusif et infantilisant, il n'y avait aucune humanité. » Seule, au chômage à l'époque et avec un enfant à charge, elle affirme avoir été suspendue à plusieurs reprises « sans aucun motif », alors que ses dettes s'accumulaient. « J'en ai souffert, je les ai appelés en pleurant… » Sans l'aide de sa famille, et de la Croix-Rouge, elle n'aurait pas pu se nourrir. « Imaginez-vous en été, ne pas pouvoir payer un soda, un pain au chocolat ou une entrée à la piscine à votre petit garçon. Moralement, pour une mère, c'est très dur ! »
Sur son site Internet, le Conseil départemental (Les Républicains) vante un « taux de retour à l'emploi [ayant] bondi de 2 à 34%, grâce à une politique qui mise sur un parcours personnalisé dès l'entrée dans le dispositif », tout en ayant « intensifié la lutte contre la fraude, pour sortir du dispositif ceux qui n'ont rien à y faire et mieux accompagner ceux qui en ont légitimement besoin. » Entre juin 2021 et juin 2025, le nombre d'allocataires aurait chuté de 32,3 % selon le quotidien Ouest-France. Un record dans le pays, devant les Alpes-Maritimes (-32,2%) et le Finistère (-17,5%) sur la même période. Une économie de 23,8 millions d'euros aurait été réalisée sur le budget RSA vauclusien, selon La Provence.
Portail internet défaillant
Mais à quel prix ? Derrière les chiffres, la CGT Agents territoriaux Département du Vaucluse fait état de multiples dysfonctionnements. Le portail Vaucluse.fr cristallise les tensions : codes de validation jamais reçus, impossibilité de remplir des onglets obligatoires ou de corriger une adresse erronée, obligation de renseigner un compte bancaire même si l'usager n'en possède pas.
Pour les victimes de la fracture numérique, ou les profils mal à l'aise avec l'outil informatique, il faut prendre rendez-vous dans un Espace départemental des Solidarités (EDeS) pour monter un dossier.
« Ils viennent chez nous en se disant, comme c'est un professionnel qui va instruire, ça va aller mieux. Mais pas du tout. Ça n'arrête pas de buguer ! », livre un agent souhaitant rester anonyme. « Le portail a refusé un document au motif que la luminosité n'était pas suffisante alors que tout était nickel ! Le problème avec ce système, c'est que tout le monde doit rentrer dans des cases. Or, la réalité est souvent plus complexe. » En cas de radiation, « la rétroactivité des droits n'est pas appliquée (…) Il faut faire des économies sur le dos des plus pauvres, on l'a bien compris. Résultat, les gens travaillent au black pour s'en sortir et ils disparaissent de nos radars. »
Amandine Laugier, assistante sociale et Secrétaire générale CGT Agents territoriaux Département, avance une théorie. « Notre analyse est simple : c'est flou pour que les citoyens ne comprennent pas, ne livrent pas les bons documents et ne touchent pas le RSA. »
Elle fustige le prétendu retour à l'emploi à la sortie du dispositif. « Ce sont seulement des contrats courts, précaires, ou des formations sans perspectives. À la fin, rebelote, c'est de nouveau une demande de RSA. Le taux de chômage ne baisse pas. C'est aux assistants sociaux qu'il est demandé de gérer la misère, et la violence, que ce système engendre et c'est inacceptable. »
Répression syndicale
La syndicaliste pointe du doigt la réorganisation des services du Département, responsable du mauvais suivi des dossiers. Autrefois intégrée au Pôle solidarités aux côtés de la direction Action sociale, la direction de l'Insertion et de l'emploi a migré vers le Pôle développement. « Le système ne permet pas à ces deux services de communiquer. Quand une situation est bloquée, le RSA suspendu ou l'allocataire radié, impossible de savoir pourquoi. Ou d'accéder à l'historique de la personne. Les collègues sont en souffrance, se sentent instrumentalisés et leurs conditions de travail se dégradent. En parallèle, les effectifs du service dédié aux contrôles ont augmenté. »
Amandine Laugier dénonce aussi une forme de répression syndicale. Dernier exemple en date, « nous avons reçu une menace de plainte pour diffamation après avoir rédigé un tract, distribué le 30 mars. Heureusement, sans suite. » À l'image de la CGT Finistère, elle envisage de défendre la cause des allocataires devant les tribunaux si rien ne change. Contacté, le Département du Vaucluse « ne souhaite plus communiquer sur le sujet actuellement ».
Jonathan Konitz