Le 54e congrès de la CGT, qui sera refermé ce vendredi 5 juin par le discours de la secrétaire générale Sophie Binet, touche à sa fin. En l’espace d’une semaine, il aura brassé les principaux enjeux de la vie syndicale, depuis ses grandes orientations jusqu’aux modalités de la lutte contre l’extrême droite ou le sexisme. Tour d’horizon des grands moments qui ont fait ce rassemblement.
Quel visage prendrait le 54e congrès ? Trois ans après le 53e, à Clermont-Ferrand, qui avait vu l’élection surprise de Sophie Binet au milieu des turbulences, beaucoup parmi les observateurs tablaient sur une semaine plus calme, à Tours, à un jet de pierre de la Loire et du Cher. Cependant, les quelque mille congressistes venus prendre place dans l’auditorium du Parc des Expositions de Saint-Pierre-des-Corps devaient s'emparer de nombreux et sensibles dossiers.
En ordre de bataille contre l’extrême droite
Quelques impressions d’abord au sortir de ces journées. C'est une CGT apaisée et rassembleuse qui sort de son 54e congrès à Tours, consciente du danger que représente l'extrême droite au pouvoir à un an de la présidentielle en France. « La CGT ne se laissera jamais anesthésier par l'extrême droite. Pas de confusion, pas de relativisme : Le Rassemblement national n'est pas un parti comme les autres. Il remet en cause les fondements de notre République. L'extrême droite est la pire ennemie du monde du travail », a martelé la secrétaire générale sortante Sophie Binet, seule candidate à sa succession lors de son discours introductif long de près d'une heure trente.
Pour éviter que le pire n'advienne, la CGT, qui s'est impliquée dans la campagne des législatives en 2024, entend se mêler de la présidentielle « pour remettre le travail au cœur des débats » et « interpeler les candidats sur trois thèmes principaux : la socialisation des richesses, la transformation du modèle productif, la démocratisation du travail ».
Large approbation des rapports et document d’orientation
Témoin de cette nécessité de faire corps face aux dangers, le rapport d'activité – soit le bilan des initiatives engagées au cours de la mandature écoulée – a été adopté à 81,36%. Un score des plus confortables, qui relègue au rang des mauvais souvenirs le rejet du rapport d'activité lors du précédent congrès à Clermont-Ferrand, en 2023. Un traumatisme encore vif dans la mémoire collective de la CGT, qu'aucun militant n'avait envie de revivre. De la même manière, le rapport financier a été adopté largement, à plus de 90%.
Les congressistes ont ensuite débattu pendant deux jours du document d'orientation qui sert de feuille de route pour les trois prochaines années. Structuré autour de trois thèmes (renforcer l'organisation, peser sur les transformations du travail et stratégie des luttes), le document original avait été validée par la CEC le 10 février 2026. Il faisait l'objet de 6771 amendements. Là encore, le consensus a été large. 74,74% des congressistes ont ainsi donné leur satisfecit. Un chiffre qui nous ramène à un étiage qui était celui de la CGT du tournant des années 1990 et 2000.
« Les questions d'organisation et de vie syndicale sont des enjeux centraux de notre congrès », a rappelé en préambule Sandrine Mourey, secrétaire confédéral. Boostée par les mobilisations contre la réforme des retraites depuis 2023, la CGT a encore enregistré 45 573 nouvelles adhésions en 2025. Or, le syndicat peine à conserver ces forces vives. Comment ne plus être un panier percé ? Comment rompre l'isolement des quelque 100 000 syndiqués rattachés à aucun syndicat ? Comment organiser la CGT de manière à lutter contre les déserts syndicaux, alors que 40% des salariés du privé sont dépourvus de syndicats dans leur entreprise ? En réponse à ces problématiques récurrentes, les congressistes ont échangé sur l'opportunité de créer des syndicats professionnels de territoires, en complément des Unions locales et départementales.
Classiquement, les mutations du travail à l'heure de l'intelligence artificielle ont alimenté bon nombre d'interventions. La stagnation des salaires, la dégradation des conditions de travail, la hausse des accidents du travail, l'état des services publics, l'opposition réaffirmée à l'élargissement du travail le 1er mai, ont bénéficié de l’approbation générale. Alors qu'en 2023, le congrès s'était interrompu pour rallier la manifestation contre la réforme des retraites à Clermont-Ferrand, la CGT a réaffirmé dans son ADN la retraite à 60 ans.
Alors que les leaders syndicaux, exception faite de Force ouvrière – qui traditionnellement ne répond pas aux invitations -, ont arpenté les allées du congrès, l'unité syndicale a comme toujours, fait débat, avec notamment la création d'une « maison commune avec la FSU » qui syndique 15% des enseignants.
Le cadre commun au centre des échanges
Débat tout aussi récurrent, le renforcement de la CGT auprès des jeunes, des cadres, auprès des femmes, qui représentaient 48% des congressistes. Après la mise en place d'une cellule de veille contre les violences sexiste et sexuelles en 2016 un an avant la vague Metoo, les congressistes ont échangé sur l'annexion d'un cadre commun aux statuts. « Le processus pour l’émancipation des femmes à la CGT n’a pas été un long fleuve tranquille, a rappelé Myriam Lebkiri, secrétaire confédéral. Cette proposition d’annexion est assez logique puisqu’elle permet de faire un pas complémentaire dans notre engagement à lutter contre les VSS. Elle permet de compléter la charte égalité femme-homme et de donner un message fort à nos organisations, au monde du travail ». « Un étendard », « un acte politique fort », pour une majorité de congressistes. « Un cadre encore en phase de test, qui a besoin d’être mieux ficelé », « on a encore besoin de l’expérimenter avant de l’annexer », pour une minorité.
Si les délégués ont voté en début de soirée ce jeudi 4 juin, les résultats devraient être communiqués le vendredi 5 juin.
Sur scène, des nouvelles du monde
Ce 54e congrès avait par ailleurs le souci de ménager un espace conséquent aux questions internationales. Avant même l’ouverture officielle des débats, la journée du 31 mai a été consacrée à la marche du monde, autour d’invités venus des Amériques, d’Afrique, d’Asie, d’Europe. Le mardi 2 juin surtout, la tribune du congrès s’est garnie de 13 délégués venus des quatre coins de la planète pour entretenir les militants des vents mauvais de la réaction à l’œuvre partout, de l’offensive des libertariens et des moyens de s’en prémunir. Parmi eux, Nick Allen, du syndicat canada-états-uniens SEIU, a rappelé : « Il y aura un après-Trump. À nous de construire un monde nouveau, basé sur une plus grande justice sociale ».
Mais avant d’envisager l’après-Trump, ils sont nombreux à s’inquiéter de la dérive fascisante de la première puissance mondiale. D’autant que le cas n’est pas isolé, que les démocraties se fragilisent tandis que des régimes dictatoriaux antédiluviens paraissent toujours solidement ancrés. Céline Amara, du syndicat camerounais, a ainsi dénoncé dans son pays « une hyper présidentialisation qui instrumentalise la justice et l’appareil répressif, excite les nationalismes, les replis identitaires et les oppositions religieuses ». D’autres avertissements, jaillis de plus près, avaient quelque chose de familier. « Une fracture s’est opérée entre le monde politique et le monde du travail, dont une large partie s’abstient aux élections. Les conditions de travail dégradées, les salaires bas aggravent nos conditions de vie et engendrent des divisions », a ainsi lancé Maurizio Landini, dirigeant de la CGIL.
Mais c’est la Palestine et la tragédie gazaouie qui ont particulièrement aimanté ces échanges. Si le congrès a accueilli sur son estrade les journalistes et cadres du syndicat des journalistes palestiniens Nasser Abou Bakr et Youssef Habache, il a surtout prêté son micro à Hala Abou Hassira, ambassadrice de Palestine à Paris. Celle-ci a voulu briser l’isolement de son pays sur la scène mondiale : « La Palestine ne doit pas être une exception, ni Israël une exception au moment d'appliquer le droit international ».
Au cours d’une rencontre en marge de son intervention, la diplomate est revenu sur la reconnaissance française de l’État de Palestine et a évoqué l’importance d’organisations comme la CGT dans le combat contre l’impérialisme et la colonisation : « Sans les syndicats aussi, nous ne serions pas capables d'avancer dans notre quête. C'est ensemble qu'on mène ce combat pour la justice et l'égalité des droits ».
Un agenda bien rempli
Ce 5 juin marque donc l’entrée dans un nouveau cycle pour le syndicat. À l'issue du congrès, l'agenda social est d’ailleurs déjà bien rempli, avec déjà plusieurs dates de mobilisation : une grève des cheminots le 10 juin ; une manifestation devant l'Assemblée nationale à l'occasion de la proposition de loi pour la nationalisation d'Arcelor le 11 juin ; une autre contre l'élargissement du travail le 1er mai le 16 juin ; une manifestation européenne à l‘appel de la Confédération européenne des Syndicats à Madrid le 18 juin ; un appel à la mobilisation pour les salaries le 22 juin.