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SYNDICAT

« On doit prendre le temps » : comment trouver les mots pour syndiquer les travailleurs handicapés

23 février 2026 | Mise à jour le 23 février 2026
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« On doit prendre le temps » : comment trouver les mots pour syndiquer les travailleurs handicapés

Usagers d'Esat en plein travail.

Sur le papier, les usagers d'Esat (soit les établissements et services d'accompagnement par le travail, visant à intégrer les personnes handicapées au monde du travail) sont libres de se syndiquer depuis l’entrée en vigueur de la loi dite « pour le Plein emploi ». Dans les faits, de nombreux obstacles se dressent à la bonne application de ce droit. L'Union Fédérale de l’Action Sociale (UFAS) CGT réfléchit à la manière d'adapter ses supports de communication, en vue de susciter des adhésions auprès d’un public souvent vulnérable. 

Depuis le 1er janvier 2024, grâce à la loi dite « pour le Plein emploi », les travailleurs handicapés d'établissements et services d'accompagnement par le travail (Esat) ont acquis de nouveaux droits individuels et collectifs. Dont celui, fondamental, d'adhérer à un syndicat. Problème : comment s'adresser à un public hétérogène, composé d'usagers ne sachant ni lire ni écrire comme de diplômés, de personnes handicapées physiques comme de personnes présentant un handicap mental ? Pour ce faire, depuis mi-2025 un groupe de travail, issu de l'Union Fédérale de l’Action Sociale CGT, s'active à simplifier ses supports de communication.  

« Nous partons de zéro. L'idée, c'est de concevoir des documents FALC (pour « facile à lire et à comprendre », intitulé de ces documents à l’écriture simplifiée afin de s’adresser à des personnes pouvant éprouver des difficultés de compréhension, NDLR). Soit en intégrant des pictogrammes, soit en décomposant plus simplement nos textes. Rien n'est encore tranché », expose Pierre-Paul Seince, éducateur technique et délégué syndical à la Fondation Léopold Bellan ainsi que co-animateur du groupe. « Dans notre vie professionnelle de tous les jours, nous adaptons déjà les supports d'apprentissage au plus grand nombre. Nous avons une expertise. La difficulté, ici, c'est l'impossibilité de faire du cas par cas », éclaire Laurent Moal, moniteur d'atelier aux Papillons Blancs du Finistère. En plus d'y être délégué syndical CGT, et de faire partie du groupe de travail, il est aussi le référent pour la syndicalisation des travailleurs d'Esat dans le département breton. 

Le premier tract, dont le thème doit être validé début mars, pourrait porter sur la possibilité de se syndiquer, le rôle d'un syndicat, les valeurs véhiculées par la CGT (humanisme, antifascisme, préservation de l'environnement, par exemple.), etc. « Selon nous, la voie vers la syndicalisation passera par la connaissance des droits et des conditions de travail. Dans certains Esat, le CSE [comité social et économique] n'est pas au rendez-vous sur ces questions », regrette Pierre-Paul Seince. Laurent Moal insiste sur la nécessité du temps long : « Ça ne sert à rien de se précipiter. Il faut poser les bases d'un syndicalisme de qualité, faire preuve de pédagogie. Nous  devons prendre le temps d'accompagner les usagers, de les protéger, de répondre à leurs interrogations face à un monde qu'ils ne comprennent pas toujours. Pas question de leur filer un tract et de les laisser se débrouiller ! » 

« Délit de sale gueule envers la CGT »  

Susciter des adhésions en Esat n'est pas sans embûches sur le terrain. À commencer par un problème de posture. « Je suis éducateur technique et j'accompagne des personnes en situation de handicap avec, on ne peut pas le nier, un lien de hiérarchie. Si je leur parle en tant que délégué syndical, je reste le même individu mais ce n'est plus la même casquette… Hors de question de tourner mon statut à l'avantage de mon mandat ou d'entretenir une confusion des genres », prévient Pierre-Paul Seince. « Le syndicat d'établissement est-il la base la plus légitime pour effectuer l'accompagnement vers une adhésion ? Ou doit-on faire intervenir une instance tierce ? », poursuit-il. Cette dernière idée ne fait pas consensus.  

Les directions, et les collègues encadrants, peuvent eux aussi constituer des obstacles de choix. « Évoquer les conditions de travail, quand l'objectif de production est important, ça n'est pas toujours bien vu », illustre Pierre-Paul Seince. « Notre réponse est simple : si la loi permet à ces travailleurs de se syndiquer, nous ne voyons pas pourquoi nous devrions taire le sujet ! » D'autant que « l'employeur doit informer chaque année les travailleurs des coordonnées des organisations syndicales représentatives dans la branche concernée », stipule le site Mon parcours handicap.  

Sans oublier les familles d'usagers, parfois sous tutelle ou curatelle, susceptibles de se montrer réticentes à toute approche de la CGT. À leur yeux, la démarche pourrait s'apparenter à une opportunité de générer facilement de l'argent via de nouvelles recrues fragiles, à un abus de faiblesse. « Nous avons déjà été confrontés à ce type de discours, nous devons le déconstruire. Nous ne sommes pas une menace, loin de là ! Nous souffrons d'un délit de sale gueule envers la CGT », insiste Laurent Moal. « Du côté de Perpignan, des camarades ont lancé des cafés pour échanger avec les familles. Ça amorce le dialogue », esquisse Pierre-Paul Seince.  

Au cœur de la cité

La syndicalisation des travailleurs en Esat a fait l'objet de plusieurs travaux universitaires. Dans l'enquête sociologique « Quel avenir pour le travail protégé ? », basée sur l'étude de 27 sites, Mathéa Boudinet et Anne Revillard soulignent notamment que la « sécurité de l'emploi est souvent avancée comme une explication du faible recours au droit de grève et à la syndicalisation chez ces personnes ». 

Pierre-Paul Seince rebondit : « C’est un droit qui est donné, il sera saisi au fur et à mesure par les travailleurs eux-mêmes (…) il est important que le handicap soit au cœur de la cité et fasse l'objet d'échanges. » Le syndicalisme des premiers concernés serait alors une formidable caisse de résonance. 

Jonathan Konitz