18 juin 2026 | Mise à jour le 18 juin 2026
Ce jeudi 18 juin, plusieurs centaines de journalistes et salariés des médias se sont rassemblés à Paris pour une manifestation reliant la place de la Bourse au ministère de la Culture, après un appel à la grève lancé par l’ensemble des syndicats. L’objectif : alerter sur la multiplication des plans sociaux, la concentration croissante des médias entre les mains de quelques grands groupes et les inquiétudes suscitées par le développement de l’intelligence artificielle dans le secteur.
Le rendez-vous avait été donné ce jeudi 18 juin, sur la place de la Bourse, symbole du paysage médiatique français puisqu’elle fait face au siège de l’Agence France-Presse (AFP), dans le 2e arrondissement de Paris. Sur place, près de 500 journalistes et salariés des médias ont bravé la chaleur pour défendre les métiers de l’information et de la communication. Dans une ambiance de retrouvailles et de solidarité, le cortège s’est élancé dans les rues du centre de Paris en direction du ministère de la Culture, où une délégation syndicale était reçue au même moment. L’intersyndicale, composée du SNJ, du SNJ-CGT, de CFDT-Journalistes, du SGJ-FO, de la Filpac-CGT, du SNPEP-FO et d’Info’Com-CGT, qui a appelé à cette grève, porte trois revendications principales : l’arrêt des suppressions de postes dans les médias, un encadrement strict de l’intelligence artificielle et la défense du pluralisme ainsi que de l’indépendance de l'information. La mobilisation intervient dans un contexte particulièrement tendu pour le secteur : près d’un millier d'emplois ont déjà disparu dans la presse depuis la fin de l’année 2025, tandis que plusieurs groupes de médias sont engagés dans des plans de restructuration ou de licenciement.
L’intelligence artificielle au centre de la manifestation
Si les revendications sont nombreuses, la question de l’intelligence artificielle est omniprésente dans les discussions. Tout au long du parcours, les autocollants « ChatGPT a-t-il sa carte de presse ? » se multiplient sur les sacs et les pancartes des manifestants. Au cœur du cortège, Guillermo, journaliste à l’AFP depuis 2020, fait part de ses inquiétudes concernant la montée en puissance de l’usage dans les médias : « On est très inquiet sur la manière dont les gens vont aller chercher l’information. Quand ils passent par des agents conversationnels, ils restent souvent sur l’information fournie et ne vont pas cliquer sur les liens. »
Une captation du public qui représente une crise sectorielle. Pour Guillermo, l’enjeu soulevé dépasse d’ailleurs largement le simple aspect technologique. « La question est alors : comment serons-nous rémunérés à l’avenir ? » D’autant que, souligne le journaliste, l’IA est devenue un argument central dans les stratégies des entreprises médiatiques. Selon lui, certaines directions présentent déjà ces technologies comme des solutions permettant d’augmenter la productivité tout en réduisant les coûts. « L’IA est parfaite pour les managers parce que c’est une réponse toute prête à des questions très compliquées. » Des licenciements, comme ici le groupe de presse Ebra, ont déjà été justifiés par l’arrivée de ces nouveaux outils, notamment dans certaines entreprises spécialisées dans la veille médiatique.
Prisma Media, le symbole d’une crise plus large
Parmi les entreprises représentées dans le cortège, les salariés de Prisma Media, propriété du milliardaire Vincent Bolloré, se distinguent particulièrement. Présents en nombre, ils sont en grève depuis plusieurs jours contre un vaste plan social – le troisième PSE en deux ans – prévoyant la suppression de 279 postes, soit près de 40 % des effectifs du groupe, propriétaire notamment de Capital, Géo, Femme Actuelle ou encore Voici.
Et les malheurs de Prisma Media pourraient bien être ceux de tous. « Bolloré veut totalement laminer le premier groupe de presse magazine du pays », pose Emmanuel Vire, délégué syndical CGT au sein du groupe. « Mais c’est aussi ce qui se passe dans les groupes de presse quotidienne régionale soumis à des plans de sauvegarde de l'emploi. C’est ce qui se passe à Marie Claire, c’est ce qui se passe partout. Il faut vraiment qu’on se mobilise. » Au-delà des suppressions de postes, les syndicats dénoncent une concentration toujours plus forte des médias français entre les mains de quelques grands noms, qu’ils considèrent comme une menace pour le pluralisme de l’information. À un croisement, un journaliste résume l’inquiétude générale en tendant une pancarte : « Un millier d'emplois sacrifiés, ce sont les libertés de toute une société qui sont en péril. »
« Se serrer les coudes »
À travers cette mobilisation, les journalistes cherchent donc à rappeler que derrière les plans de restructurations, les coupes budgétaires et les évolutions technologiques se joue aussi une question démocratique : celle de la capacité à produire une information indépendante, vérifiée et pluraliste. Une lutte qui, préviennent les syndicats, ne s’arrêtera pas tant que leurs revendications n’auront pas été entendues. Et implique une solidarité au sein d’une profession moins habituée que d’autres à ce type de mobilisations. Pour Boris Cambreleng, journaliste à l’AFP depuis près de trente ans et représentant syndical, cette journée, déjà historique, ne doit être qu’une étape : « Il est important qu’on se serre les coudes. C’est très bien qu’ici on soit réunis et il faut absolument maintenir un dialogue entre tous les médias en France et au-delà. »