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Presse et médias

« Bientôt plus assez de journalistes pour produire l'information » : les syndicats appellent à la mobilisation le 18 juin

16 juin 2026 | Mise à jour le 16 juin 2026
Par | Photo(s) : Loïc Venance / AFP
« Bientôt plus assez de journalistes pour produire l'information » : les syndicats appellent à la mobilisation le 18 juin

Vue de la rédaction de l'AFP.

Les principaux syndicats de journalistes appellent à la mobilisation et à la grève jeudi 18 juin, à Paris. Face aux destructions d'emplois, à la concentration grandissante des médias et au déploiement de l'intelligence artificielle hors de tout cadre, ils veulent défendre les métiers de l'information et appellent les citoyens à se joindre à eux.

Un ras-le-bol général et un appel à la grève. « Journalistes, monteurs vidéo, infographistes, documentalistes, commerciaux… Nous serons tous réunis le 18 juin, à Paris, pour dire : “Stop, ça suffit !” Une telle mobilisation, concernant l'ensemble des salariés des médias, c'est une première », s'enthousiasme Agnès Briançon-Marjollet, co-secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ). « Chaque année, deux ou trois plans de sauvegarde de l'emploi touchent le secteur de la presse. En 2026, nous en sommes déjà à six ou sept. À ce rythme, nous n'aurons bientôt plus de personnel pour produire l'information ! »

Depuis décembre 2025, près d'un millier d'emplois ont en effet disparu dans la presse écrite. Et ce chiffre grimpe à 10 500 sur les dix-sept dernières années, selon une étude du cabinet Trendeo. Une hécatombe qui s’explique, en partie, par l'érosion des ventes de la presse papier, la chute des revenus publicitaires et un virage numérique loupé dans certains titres.

« L’État ne nous soutient pas »

« L'enjeu, c'est de mobiliser la population et d'alerter le gouvernement : il faut défendre la presse et les journalistes », résume Pablo Aiquel, secrétaire général du SNJ-CGT et vice-président de la Fédération européenne des journalistes (FEJ). Celui-ci regrette que « le projet de loi issu des États généraux de l'information soit au point mort : il n'est jamais remonté en conseil des ministres ». « On sent que l'État ne nous soutient pas, appuie Élise Descamps, secrétaire générale de la CFDT-Journalistes. À un an de l'élection présidentielle, le journalisme est fragilisé. Nous devons avoir les moyens [humains et matériels] de lutter efficacement contre la désinformation et les manipulations. » Elle dénonce également le « bashing » anti-journalistes entretenu par quelques politiques de tous bords.

Spontanément, les syndicats évoquent la situation aux États-Unis. Et rappellent que les déserts informationnels prospèrent là où les médias de proximité disparaissent. L'accès à une information vérifiée y est difficile, les habitants s'informent par l’intermédiaire des réseaux sociaux et s'enferment dans une bulle algorithmique. Dans ces zones, le vote en faveur des extrêmes augmente. « Nous devons à tout prix éviter que ce scénario se reproduise ici ! », s'alarme Agnès Briançon-Marjollet.

Défendre le pluralisme et combattre l’IA

Parmi les nombreuses revendications figure la lutte contre la concentration des médias entre les mains des milliardaires. Les syndicats appellent donc à une révision en profondeur de la loi du 30 septembre 1986 censée réguler le phénomène. « Avec le groupe Bolloré (CNews, le JDD, Prisma, etc.), nous assistons à une reprise en main des rédactions dans l'objectif de servir un projet politique [d'extrême droite] », s'inquiète Pablo Aiquel. Ou comment la logique d'information a laissé place à la transmission multicanale d'une idéologie mortifère…

De son côté, Agnès Briançon-Marjollet pointe les risques induits par la disparition du pluralisme et ses conséquences sur la démocratie. « Avec Libération, la Croix ou le Figaro, nous avons la chance d'avoir des tonalités différentes dans nos kiosques. On peut piocher un peu partout avant de se faire une opinion. Cela permet d'être informé de ce qui se passe dans le pays et de voter selon nos convictions. Si, demain, les mêmes idées sont diffusées partout, sans nuance, que se passera-t-il ? », s’inquiète la syndicaliste.

L'IA, qui détruit déjà des emplois, cristallise également une grande part des inquiétudes du secteur. Dernier exemple en date : le groupe de presse professionnelle Infopro Digital (le Moniteur, la Gazette des communes, etc.), a annoncé vouloir licencier 19 secrétaires de rédaction en misant sur le recours à l’intelligence artificielle, alors qu'il réalise 27 % de marge ! « Nous espérons encadrer l'utilisation de cette technologie, par la loi ou par des chartes internes, développe Pablo Aiquel. L’IA doit rester un outil, par exemple pour retranscrire des entretiens, mais jamais elle ne doit remplacer des journalistes ! Hélas, c'est ce qui est en train d'arriver… » En grignotant les postes disponibles, l'IA pourrait accentuer la paupérisation de journalistes déjà fragilisés et « sous-payés au regard de leurs compétences », estiment les syndicats.

« Parfois, on accepte des contrats illégaux »

Car les salaires et les conditions de travail restent, naturellement, des questions d’une actualité brûlante pour nombre de journalistes, notamment pour les pigistes, qui sont rémunérés à l’article. Martin (le prénom a été modifié), pigiste depuis quatre ans, témoigne de ses difficultés : « J’arrive à me dégager environ un Smic depuis seulement quatre mois, pour quarante-cinq à soixante heures de travail par semaine. C’est toujours le stress pour savoir comment payer le loyer… » D’autant plus qu’il devient de plus en plus difficile de se faire une place au sein d’une rédaction. Renata (le prénom a été modifié), qui alterne entre CDD et piges « pour un salaire qui peut aller jusqu’à 3 000 € brut par mois », confie : « Les chefs peuvent recevoir 200 candidatures pour une offre, ça marche au copinage… Parfois, on accepte des contrats illégaux, comme le CDDU. Si on dit non, un autre dira oui… » Une situation précaire que connaît bien Martin : « Les employeurs, ça va, ça vient… Rien n’est jamais assuré. Je suis parfois obligé d'accepter des prix plus bas que le minimum fixé par les barèmes légaux. Surtout que le tarif des piges ne suit pas l'inflation… »

Enfin, un contrat en CDI est loin de garantir la fin des difficultés. Émilie (le prénom a été modifié), qui vient de démissionner de son poste dans un quotidien de l’ouest de la France, en garde un sentiment amer : « J’en ai pleuré, parce que c’était mon rêve ! Mais le rythme de travail n’est pas compatible avec une vie de famille… Je rentrais à plus de 20 heures. Que valent les petits succès journalistiques face au bien-être de ma famille ? » Surtout quand la fierté de participer à la réalisation d’un journal laisse place à une perte de sens devant la recherche effrénée d’audience… Ce qui peut générer des relations tendues avec l'employeur. « En quinze ans de journalisme, j’ai toujours subi des méthodes de management catastrophiques, rapporte Jeanne (le prénom a été modifié). C’est un problème systémique : les managers sont soumis à des injonctions contradictoires (enquêter, sortir des scoops, etc.), le tout dans une logique de réduction des coûts… Comment ne pas devenir fou ? »

Jonathan Konitz