24 juin 2026 | Mise à jour le 24 juin 2026
Par
Noah Gaume | Photo(s) : Guillaume Baptiste / AFP
Renault a annoncé, lors du salon mondial de la défense et de la sécurité Eurosatory, vouloir développer de nouveaux projets militaires. Mais les syndiqués CGT des usines concernées du groupe, à Cléon, en Seine-Maritime, et au Mans, dans la Sarthe, demandent la création d'une clause de conscience afin de ne pas prendre part à la production d'armes de guerre.
Le parc des expositions de Paris-Nord Villepinte accueillait en grande pompe, du 15 au 19 juin 2026, le salon international Eurosatory, consacré à la défense et à la sécurité terrestres et aéroterrestres. Et c'est dans un contexte international pour le moins belliqueux que le groupe Renault a annoncé un nouveau partenariat avec l'entreprise d'armement Thales, pour notamment produire à grande échelle, dès 2027, le drone explosif Toutatis. Une annonce qui a interpellé la CGT Renault de l'usine de Cléon, située dans la Seine-Maritime, et celle du Mans, dans la Sarthe, les deux seules pour le moment à avoir été sélectionnées pour accueillir les chaînes d'assemblage et de production de ce drone.
Mais la nouvelle ne l'est pas totalement. Dès le 19 janvier, c'est à la lecture d'un article de l’Usine nouvelle que les salariés de ces usines ont découvert le virage partiel effectué par leur hiérarchie dans la production de leurs sites : Renault se lance alors officiellement dans la fabrication de drones militaires avec le modèle Chorus, conçu en partenariat avec le groupe industriel aéronautique Turgis Gaillard. « À l'origine, la direction ne nous avait rien communiqué. Ça en dit long sur le respect qu’elle porte aux instances de représentation du personnel », se désole Richard Germain, co-secrétaire général de la CGT Renault-Le Mans. Dans leur cas, il aura fallu que les syndicats interpellent directement le directeur de l'établissement afin d'obtenir deux CSE exceptionnels. Le premier, au cours duquel les employés ont officiellement appris les tractations entre le groupe Renault et la Direction générale de l'armement (DGA) ; et le second, qui a officialisé le choix de l'usine du Mans pour l'implantation d'une ligne d'assemblage de drones.
Une direction qui entretient le flou
Même son de cloche à plusieurs centaines de kilomètres de là, à l'usine de Cléon, qui centralise la majorité de la production des moteurs du groupe : « C'est par la presse qu'on a appris qu'on allait bientôt fournir des pièces pour des drones kamikazes. » William Audoux, secrétaire général de la CGT sur ce site, se désespère de voir la direction être constamment floue sur ce sujet. « Quand on pose des questions à la direction, ils sont embarrassés, rapporte-t-il. Dernièrement, on a entendu la ministre des Armées, Catherine Vautrin, déclarer que notre production de moteurs pour les drones suivrait une “cadence industrielle automobile”, et la direction nous a répondu qu'ils démentaient formellement et qu'ils ne comprenaient pas cette annonce. » Dans un communiqué global, la CGT Renault dénonce une ambivalence stratégique de la part de l'entreprise, où les réticences des employés « ont obligé la direction générale à avancer masquée sur le sujet, infusant petit à petit leur orientation vers la production d'armes ».
Malgré les annonces de potentiels investissements massifs, de l'ordre d'un hypothétique milliard d'euros sur dix ans, les travailleurs sont nombreux à ne pas voir ce projet comme une opportunité à saisir. « Les salariés qui ont signé chez Renault, ils n'ont pas signé pour faire de l'armement, et encore moins pour fabriquer des engins qui peuvent tuer des civils », appuie le co-secrétaire CGT Renault du Mans. Avec l’antenne de Cléon, ils demandent donc la création d’un statut d'« objecteur de conscience », qui permettrait aux salariés refusant de travailler à la production de matériels à usage militaire d'être réorientés vers d'autres activités du groupe, sans préjudice pour leur emploi, leur carrière ou leurs conditions de travail.
Au Mans, la CGT a réussi à arracher à la direction une clause de volontariat, laquelle empêche l'entreprise de forcer des salariés à travailler sur ces chaînes d'assemblage. Un maigre garde-fou selon Richard Germain, qui craint de voir cette clause se réduire alors que Renault s'engage de plus en plus dans les partenariats avec des entreprises d'armement : « À un moment donné, on va avoir des salariés qui, à leur insu, vont travailler directement ou indirectement pour l’armement. Même si la direction se défend en disant qu’on nous demande simplement d’assembler des drones et pas de les équiper d’armes pour les charger de missiles, on sait qu'on fabrique des armes. »
Opposition de principe ou sécurité de l'emploi ?
À Cléon, la CGT est le seul syndicat à s'opposer à cette production de moteurs pour les drones. « On a des débats en interne, mais on sait que, s'il faut diversifier nos productions, alors on doit dans tous les cas abandonner progressivement l’armement pour faire des fabrications utiles à la population, et pas des armes qui alimentent les guerres », affirme William Audoux. Au Mans, la clause de volontariat n'a pas eu le temps de faire effet que les candidatures volontaires ont été bien plus nombreuses que le nombre de postes à pourvoir sur les chaînes d'assemblage des drones. Richard Germain confirme l’existence, en interne, d’une scission entre employés : une partie d’entre eux ne souhaitant pas contribuer à cette industrie de guerre, et « d’autres qui ont peur du lendemain et qui se disent qu’aujourd’hui, vu la conjoncture de l’industrie automobile, il faut plutôt prendre les drones pour sécuriser l'emploi ».
Or, le marché ne semble pas ou peu tenir ses promesses sociales. Ainsi, malgré les investissements annoncés, aucune embauche supplémentaire n'est prévue sur le site de Cléon, selon le secrétaire général CGT du site. Au Mans, ce n'est guère mieux : une dizaine d'embauches sont envisagées pour le moment. « Pour Renault, c'est financièrement très intéressant : la DGA va mettre la main à la poche, ça sera donc de l'argent public, et Renault va engranger les bénéfices sans avoir à investir de son côté », critique Richard Germain. Pour lui, il ne s'agit même pas d'une activité durable, puisqu'elle repose sur le principe de commandes fermées : « C’est-à-dire que, quand il n'y aura plus de commandes, il faudra travailler ailleurs… »
La priorité pour le syndicaliste serait que le groupe se concentre sur sa production historique de véhicules. « Il faut se souvenir du nombre de délocalisations qui ont eu lieu depuis vingt ans, notamment pour l’établissement du Mans… On a une partie du montage des trains arrière et avant des véhicules qui était faite sur notre site et qui ne l'est plus », rembobine-t-il. Avec la crise climatique, il y a selon lui un intérêt écologique et économique évident à relocaliser ces activités en France, alors que la majorité des ventes du groupe se fait sur le continent européen. Mais, pour le moment, c'est précisément dans l'ancien bâtiment qui abritait le montage des trains arrière et avant des voitures que les lignes d'assemblage des drones de combat ont établi leur quartier général.