
24 heures avec Pauliana Courbier, technicienne hydrogéologue
Pour intégrer le BRGM, Pauliana a passé une licence en biologie générale, puis obtenu une licence en géologie de l’aménagement. Outre la maintenance du réseau... Lire la suite

Depuis vingt ans, le nombre de contrats courts ne cesse de grimper.
« Plus de quinze années à enchaîner intérim, chômage et CDD comme chef de chantier dans les télécoms… J'ai une bannette de la taille d'une valise où sont rangés tous mes contrats. Le pire, c'est de devoir faire ses preuves éternellement, un enfer ! », lâche Loïc, sans emploi depuis six mois en Occitanie.
Alors que le taux de chômage a atteint les 8,1 % au premier trimestre 2026, son plus haut niveau depuis cinq ans selon les chiffres dévoilés par l'Insee le 13 mai 2026, la part des contrats courts (dits « atypiques ») n’a cessé de grimper au cours de ces vingt dernières années. Dans une note publiée en mars, l'Unédic révélait d’ailleurs que sur les 46,2 millions d'embauches réalisées en 2024 dans le secteur privé en France, on comptait 21,1 millions de CDD (dont 77 % pour une durée inférieure à un mois) et 20,7 millions de contrats d’intérim (92 % des missions inférieures à 31 jours), pour seulement 4,4 millions de CDI. « Au premier trimestre 2025, 81 % des embauches concernent des contrats courts (CDD de moins d'un mois ou intérim), contre 76 % au début de l'année 2000 », précisait l'organisme paritaire chargé de la gestion de l'Assurance-chômage. Autant dire que c’est l’instabilité professionnelle qui se taille la part belle parmi ces actifs : une situation dont les résonances sont aussi nombreuses que douloureuses pour ces salariés bringuebalés d’une mission à l’autre.
Sans surprise, les salariés concernés enchaînent les galères, alternant périodes travaillées et chômées. « C’est impossible d'obtenir un crédit immobilier : ma femme est dans la restauration et subit la même précarité. On perd confiance en nous, avec cette impression de ne pas avancer dans la vie. Comment gérer une carrière et partir en formation, sans CDI ? », s'interroge Loïc.
Le phénomène est similaire dans les métiers de la plume. Ainsi, en Normandie, après ses études, Garance a cumulé piges dans la presse (c’est-à-dire des rémunérations unitaires, versées à l’article) et mi-temps alimentaire chez Biocoop. « Les papiers d'enquête nécessitent parfois des semaines ou des mois de travail, ce n'est pas rémunérateur. » Aujourd'hui, elle tente de se consacrer entièrement au journalisme, jonglant entre les CDD de remplacement – « quelques semaines » – en presse régionale et un projet d'écriture de livre avec une collègue. « Tu as tellement de contrats que tu n'as aucune stabilité. L'esprit n'est jamais tranquille. Le CDI ? Je n'y ai jamais cru ! »
L'aide économique de sa famille lui est précieuse, afin de régler le loyer et les charges, mais bride son indépendance financière. « Il y a des mois où je peux les rembourser entièrement, d'autres seulement en partie. Des fois, j'arrive à épargner. Dans deux ans, mon père sera à la retraite avec des revenus minuscules. Hors de question de dépendre de lui à ce moment-là ! » Résultat : Garance se pose la question de la reconversion, et envisage de « réaliser des stages d’observation encadrés par France Travail pour découvrir quelle branche pourrait [lui] convenir ».
La fonction publique n'est pas épargnée. Aux côtés des fonctionnaires titulaires (3 753 100) gravitent les contractuels (1 358 500), recrutés sans concours pour une durée déterminée. Leur part est en constante augmentation (+4,9 % en un an). Ronan, Morbihannais, était de ceux-là avant la fin de son contrat en 2025. « Dix ans à bosser six mois dans l'année, pendant les bonnes périodes. J'étais aux affaires maritimes : l'immatriculation des bateaux, la gestion des pêches, etc. Soi-disant lors des hausses temporaires d'activité. » Le Code général de la fonction publique définit la (bonne) pratique s’agissant de l'emploi des contractuels : six mois maximum, renouvellement inclus, sur douze mois consécutifs. Aujourd'hui, Ronan est en fin de droits ARE. Vivant chez sa mère, il « cherche désespérément à être embauché un peu partout, sans avoir à [se] retrouver à l'autre bout de la France ! » Son engagement au comité CGT chômeurs rebelles 56 et le soutien de ses camarades l'aident à garder le moral.
Certes, la tendance atteint aujourd’hui un pic inédit. Mais elle remonte à loin déjà. L'explosion des contrats courts intervient ainsi « dans les années 1980-1990 », rappelle Olivier Baguelin, maître de conférences en économie à l'université Évry Paris-Saclay. C’est-à-dire « quand la France a fait le choix de la libre circulation du capital et de l'ouverture au commerce international. Cette stratégie a énormément fragilisé les secteurs pourvoyeurs d'emplois stables et protecteurs, comme par exemple l’industrie. Le tertiaire s'est développé avec des métiers structurellement incapables d'offrir de bonnes conditions d'emploi ».
Le recours à ces contrats courts répond alors à plusieurs logiques : une volonté de régulariser le travail au noir, par exemple dans la restauration ; une solution face à l'absentéisme ou à un fort turn-over, comme dans le médico-social ; ou s’impose comme le mode de fonctionnement même du secteur concerné (c’est par exemple le cas pour les intermittents du spectacle). « L'idée générale, c’est de rapprocher le temps rémunéré du temps facturé, commente Julie Valentin, économiste et maître de conférences à l'université Paris-1. Les entreprises s'organisent en fonction du pic d’activité du moment. Elles achètent le nombre d'heures dont elles ont besoin. On quitte la logique de l'emploi pour se rapprocher de celle de l'achat de prestations. C'est un outil de flexibilité. » Toujours selon la note de l'Unédic, « une partie importante [des employés temporaires, NDLR] fera l'objet d'au moins une réembauche avec un employeur précédent, créant de fait au fil du temps une relation de travail suivie ».
Une stratégie que dénonce Denis Gravouil, secrétaire confédéral à la CGT. Il en dénonce le versant politique. « C'est la flexisécurité recyclée par Emmanuel Macron : plus de flexibilité pour les entreprises et moins de sécurité pour les salariés ! Leurs droits sociaux ont considérablement baissé, les règles de l'Assurance-chômage se sont durcies. Résultat : les précaires acceptent n'importe quel contrat, d'une durée médiane de quatre jours, pour survivre. Je pense aux jeunes, aux femmes seules avec enfants. Ceux qui refusent subissent les discours moralisateurs. » Et le syndicaliste de rappeler l’analyse de Marx : « Ces travailleurs constituent une armée de réserve au service du patronat. »
Durant les négociations sur les contrats courts, réunissant organisations syndicales et patronales (janvier-avril 2026), ces dernières ont souhaité « supprimer la période de carence (quatorze jours entre deux CDD) et le nombre de renouvellements d'un CDD (deux). À leurs yeux, il faut précariser davantage pour favoriser les opportunités d'emploi… », alerte encore Denis Gravouil. Avant d'ironiser : « Pourquoi s'embêter avec le CDI quand on peut être CDD à vie, avec des gens à la merci du patron qui n'iront pas se syndiquer ou revendiquer ? »
Jonathan Konitz