13 mars 2026 | Mise à jour le 13 mars 2026
José Antonio Kast, candidat d'extrême droite émargeant au Parti républicain, élu en décembre, a pris ses fonctions de président du Chili le mercredi 11 mars, succédant au progressiste Gabriel Boric qui laisse en héritage plusieurs réformes sociales emblématiques. Les syndicats craignent désormais un grand recul dans un pays où le néolibéralisme est historiquement très puissant.
Le mercredi 11 mars, au Congrès national de Valparaíso au Chili, un millier d'invités ont assisté à la cérémonie d'investiture du nouveau président, José Antonio Kast. L'avocat de 60 ans fondateur du Parti Républicain (extrême droite), a présenté son gouvernement « d'urgence » composé de vingt-quatre ministres aux idéologies très conservatrices et néolibérales. Au ministère de l'intérieur, Claudio Alvarado est un ancien député membre de l'Union démocrate indépendante (UDI – droite), parti fondé en 1983 par le bras droit du dictateur Augusto Pinochet, Jaime Guzman. Au ministère de la Défense, et à celui de la Justice et des Droits humains, la nomination de deux anciens avocats de Pinochet, connus pour avoir « relativisé publiquement les violations des droits humains commises sous la dictature » inquiètent les associations de détenus-disparus.
L'arrivée à la tête du ministère de la Femme de Judith Marín, secrétaire générale de l'ultra-conservateur Parti social-chrétien, préoccupe aussi les mouvements féministes. « Nous trouvons grave que les institutions chargées des questions de genre soient entre les mains d’un parti qui ne sépare pas sa religion de la gestion publique », a déclaré la Coordination 8M.
Ces inquiétudes sociétales se doublent d’une angoisse sociale. En effet, les syndicats craignent un recul des minces avancées obtenues en la matière ces dernières décennies. Le nouveau ministre du Travail, Tomás Rau, est un économiste libéral qui a promis de lutter contre le chômage, supérieur à 8 %, et de réformer les réglementations qu’il accuse de freiner l'emploi.
Les profils de ce nouvel exécutif impose un constat accablant : depuis le retour à la démocratie en 1990, c'est l'équipe ministérielle la plus proche de l'idéologie du général Pinochet. « Les relations avec le pouvoir risquent de s'aggraver » estime Karen Palma, vice-présidente de la Femme et de l'équité de genre à la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT). Le nouveau gouvernement a annoncé « une coupe de 3 % du budget de l'État. Ce qui va affaiblir la santé et l'éducation publiques, et aussi probablement remettre en question nos bénéfices sociaux », pose-t-elle.
Les syndicats craignent un recul des droits
Au balcon du palais présidentiel de la Moneda, le même bâtiment où le président socialiste Salvador Allende était mort pendant le coup d’État dirigé par Pinochet en 1973, José Antonio Kast a mis sur le même plan le combat à venir de son gouvernement « d'urgence » contre le crime organisé, contre l’immigration, mais aussi pour l'emploi. Il s'est dit mobilisé pour les « parents de la classe moyenne qui ont deux emplois », les « étudiants qui travaillent sans vision d'avenir », et les Chiliens « qui se lèvent tôt tous les matins ». Si selon la syndicaliste Karen Palma, sur ce dernier point, « il a parlé comme s'il était socialiste », elle ne se laisse pas tromper par « cette stratégie de communication qui cache un recul des droits ».
Le grand bond en arrière ne s'est d’ailleurs pas fait attendre. Le premier jour de son mandat, le jeudi 12 mars, le ministre du Travail a remis en question la loi sur les 40 heures par semaine, votée en 2023 et diminuant les 45h hebdomadaires qui avaient cours jusque-là. Avec cette annonce, il s'est attiré les foudres de la sénatrice Karol Cariola (Parti Communiste) qui a rappelé que le nouveau président « s’était engagé à ne pas revenir sur les 40 heures de travail, fruit d’un consensus obtenu après des années de discussions législatives ». Karen Palma n'est pas étonnée de cette première sortie polémique « car nos craintes sont basées sur des antécédents » précise-t-elle. La porte-parole raconte que lorsque « Kast était député, il avait attaqué à deux reprises la CUT en exigeant le retrait de sa personnalité juridique ».
Ces menaces envers le mouvement syndical découlent de l’héritage de la dictature du Pinochet, époque sous laquelle ce dernier a « atomisé les syndicats », juge Karen Palma. Ainsi, une loi adoptée en dictature interdit toujours aux dirigeants syndicaux de se présenter aux élections législatives.
L'héritage néolibéral de Pinochet et ses Chicago Boys
José Antonio Kast est le fils d'un soldat de l'Allemagne nazie qui a fui au Chili au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et il est aussi le frère d'un ministre de la dictature de Pinochet. Ministre du Travail entre 1980 et 1982, Miguel Kast était un économiste membre des Chicago Boys, un groupe de chercheurs chiliens formés à l’université de Chicago dans les années 70. De retour au Chili, ils ont occupé des postes importants au sein du gouvernement civico-militaire d'Augusto Pinochet. Inspirés des idées de Milton Friedman, ils ont été les artisans des réformes économiques et sociales qui ont conduit à la création d’une économie libérale de marché.
Un passé qui ne s’est jamais dissipé et a durablement fracturé la scène sociale. Le mouvement syndical est « une des grandes victimes du système néolibéral chilien » dont José Antonio Kast est l'héritier, estime ainsi Karen Palma. « Le mouvement est très fragmenté, et il y a beaucoup de syndicats » explique-t-elle, « ce qui rend difficile l'union des revendications ».
La vice-présidente de la CUT estime que le Chili va connaître la même recette néolibérale appliquée chez les voisins latino-américains, comme l'Argentine. « Milei est une référence de Kast » rappelle Karen, « et son programme de campagne est basé sur la productivité et la récupération de l'emploi » mais « il n'aborde pas les conditions de travail, et encore moins l'amélioration des droits des travailleuses et travailleurs ».
Que faire face au torrent libérale et réactionnaire qui s’annonce, alors ? Pour les quatre prochaines années, la stratégie de la CUT est de poursuivre son rôle de contre-pouvoir auprès des autorités et de se déployer sur tous les territoires pour renforcer l'unité des réseaux syndicaux. Un premier signal a été lancé lors de la marche pour la journée des droits des femmes, qui a inondé les rues de Santiago le 8 mars, avec plus de 500 000 participants.
Marion Esnault