S'ils sont régis par les mêmes droits que les agents dans l'Hexagone, les fonctionnaires territoriaux martiniquais voient pourtant leur situation se dégrader d'année en année. Sur le terrain, les syndicats agissent pour améliorer la situation de leurs compatriotes. Un article à retrouver dans le trimestriel
la Vie ouvrière, de l’été 2026.
Dans le grand réfectoire de l'école primaire Laurence Marie-Magdeleine, à Ducos, en Martinique, Évelyne compte les mois qui la séparent enfin de la retraite. Cantinière et animatrice dans l'établissement depuis 1999, la femme de 65 ans ironise sur sa situation professionnelle. « Il a fallu attendre plus de vingt-cinq ans de bons et loyaux services pour que la commune me propose enfin d'être titularisée. » Car Évelyne est toujours une agente territoriale contractuelle. Tout comme la plupart des trente femmes présentes dans la cantine ce jour-là.
Une situation malheureusement loin d'être anormale en Martinique. Si, sur les 16 000 fonctionnaires territoriaux recensés par le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT), la majorité des agents sont titulaires, beaucoup de contractuels (en contrat court, aidé, ou en CDI) n'ont pas accès au précieux statut. « En Martinique, au-delà de la sécurité de l'emploi, la titularisation donne droit à une prime de vie chère de 40 % qui s'ajoute au salaire », indique Rose-Marie Massée, secrétaire générale adjointe de la CGTM-SOEM (Syndicat des ouvriers et employés municipaux), le plus gros syndicat dans la fonction publique territoriale. De quoi faire passer le Smic à presque 2 000 euros net par mois. Une somme non négligeable sur une île où la vie chère se fait sentir au quotidien.
La priorité : lutter contre la précarité
Rappelons que selon les données de l'Insee, les prix de l'alimentation en Martinique sont en moyenne 40 % plus élevés que dans l'Hexagone. À cela s'ajoute le loyer, qui n'est guère plus abordable sous les tropiques. Un T2 de 35 m2 à Saint-Anne se loue 800 euros par mois. Le studio de 27 m2 à Rivière-Salée près de 690 euros. Montant auquel il faut ajouter l'essence et l'entretien de la voiture, faute de transports publics réguliers et en nombre sur le territoire. « La vie chère est telle, en Martinique, que même avec les 40 %, certains agents restent dans une forme de précarité », déplore Georges Rinto, coordinateur général de la CGTM-SOEM.
Le sujet de la précarité est à l'agenda du syndicat qui compte en faire la priorité lors des élections professionnelles des 3 et 10 décembre 2026. « C'est le cœur du combat pour ces élections. Il nous faut aider à la titularisation du plus grand nombre d'agents possible, mais aussi faire en sorte qu'ils puissent travailler 35 heures, afin que certains ne quittent pas le marché du travail avec des salaires de misère. Je connais des ex-agents territoriaux qui n'ont que 400 à 500 euros de retraite car ils n'ont jamais eu accès à des contrats de plus de vingt heures sur toute leur carrière », précise Rose-Marie Massée.
La CGTM se bat aussi pour la généralisation du « plan social » à tous les fonctionnaires contractuels à partir de 52 ans (parfois 56 ans ; l'âge varie selon les collectivités). Un dispositif au nom mal choisi, mais qui permet à ces agents d'accéder aussi à une prime pouvant aller jusqu'à 40 % sur leur salaire, sous conditions. Ces derniers doivent être âgés d'au moins 53 ans. « La titularisation est intéressante avant 40 ans car, dans le calcul de la retraite, on va tenir compte des quinze premières années après la titularisation. Mais, passé un certain âge, ça n'a plus d'intérêt. Seul le “plan social” compte », déplore Monique, 61 ans, qui doit encore travailler six ans pour partir en retraite.
Le « plan social », un dispositif bancal
Près d'elle, Nadine, 67 ans, se dit soulagée d'en finir cette année avec le travail, quand Claudine, un peu plus loin, et du même âge, se dit épuisée et ignore comment elle pourrait travailler une année de plus : « Même si le travail est pénible, mal payé, ou que l'on ne parvient pas à faire 35 heures, on ne peut pas démissionner, car personne d'autre ne nous embaucherait », constate-t-elle.
Si le « plan social » permet de joindre les deux bouts, Émile Baybaud, directeur adjoint du CNFPT, rappelle que « l'instauration du “plan social” dans les communes est laissée à l'appréciation des maires. Certains l'appliquent, d'autres non. Rien n'oblige un édile à le mettre en place ». Marie-Camille en sait quelque chose. Assise dans le local CGTM de Fort-de-France, la femme de 59 ans, agent d'entretien, fait partie de ces milliers de contractuels sur l'île qui émargent à 1 400 euros net par mois : « J'ai demandé au maire si l'on pouvait avoir accès au “plan social”, mais il a refusé et je n'ai pas de recours. » Les agents ne sont pas les seuls à s'indigner de ce système aux contours opaques.
En 2023, Pierre Moscovici, alors président de la Cour des comptes, dénonçait un dispositif « rendu inintelligible » et susceptible de créer « des inégalités de situation entre les agents ». Il rappelait que « l'un des objectifs des compléments de rémunération outre-mer était d'y réduire le différentiel de coût de la vie avec la métropole. Or, l'analyse des effets économiques de ce dispositif tend à montrer qu'il pourrait avoir l'effet inverse. Les compléments de rémunération créent un marché de consommation garanti, permettant aux importateurs et aux distributeurs de maintenir un niveau de prix élevé, dans un contexte de faiblesse de la concurrence due à la structure oligopolistique des secteurs de la distribution. […] Ils accentueraient également les inégalités sociales au sein des sociétés ultramarines, entre les salariés, qui bénéficient de cette disposition, et ceux qui n'y ont pas accès ».
« C’est impossible de suivre »
À quelques kilomètres de l'école primaire de Ducos se trouvent les agents du service technique de la ville. Installation des chapiteaux pour les fêtes et manifestations culturelles, gestion des problèmes d'électricité, travaux de maçonnerie, d'entretien des espaces verts… Ces hommes à tout faire multiplient les chantiers en étant en sous-effectif constant. Guy-Laurent, bandana sur la tête, âgé de 49 ans, vient enfin d'obtenir sa titularisation après vingt-cinq ans passés à la ville : « Et encore, je suis en stage d'observation pendant un an », glisse-t-il dans un sourire. « Dans mon équipe, on est cinq ; avant, on était douze. Avec le non-remplacement des départs à la retraite, le nombre des agents diminue, mais les missions restent les mêmes. Je m'occupe de la logistique, mais s'il faut retirer des objets encombrants de la voie publique, c'est mon équipe qui s'y colle. Parfois, des personnes des autres services viennent nous aider. On essaie de se débrouiller, mais ce n'est pas facile », ajoute-t-il.
La commune ne dispose ainsi que d'un électricien, Yann, chargé de la maintenance, de l'installation et de la mise aux normes des réseaux électriques au sein des bâtiments publics. « Il arrive que d'autres agents me donnent un coup de main, mais ils ne sont ni formés ni agréés. Ils ne peuvent pas intervenir si je ne suis pas là, donc cela retarde la prise en charge des chantiers », dit-il. D'autres missions sont tout simplement déléguées à des entreprises privées. « On ne cesse de dire qu'il y a trop d'agents territoriaux en Martinique, mais de nombreuses communes n'ont pas assez de personnel pour remplir leurs missions », s'étonne Georges Rinto.
Le constat est le même, plus au Sud, dans la commune de Rivière-Pilote. Là, les agents territoriaux du service technique enchaînent les heures supplémentaires et les missions les jours fériés, sans qu'un système clair sur la manière de les rémunérer ne soit édicté. Le maire de la commune, Jean-François Beaunol, a fait le déplacement pour tenter d'écouter les revendications des agents. Là encore, la question du recrutement et de la titularisation revient sur la table. « Nous avions une politique d'insertion par le travail avec des contrats aidés, mais avec la baisse des dotations, c'est impossible de suivre. Cela nuit aux titularisations et à la progression des carrières des agents. Ces coupes budgétaires de l'État cassent le rôle social du maire, pourtant très important dans notre département, et contraignent les agents à vivre dans la précarité », regrette l'édile.
Dernier rempart contre le chômage
La situation particulière des agents territoriaux en Martinique, souvent âgés et au Smic, s'explique en partie par l'histoire du département. L'île ne s'est jamais remise de la crise sucrière des années 1960. En 1970, sur les quatorze usines, seules deux fonctionnent toujours, laissant sur le carreau de nombreux ouvriers : « Il fallait trouver du travail à toutes ces personnes sans qualification, alors on a multiplié les contrats de quelques heures en qualité d'agents territoriaux de catégorie C, voire D, quand cette dernière existait encore. Une génération plus tard, ces personnes se sont trouvées à la retraite avec de très faibles revenus. Cette pratique s'est poursuivie car les emplois privés sont peu nombreux sur l'île et le chômage est important », indique Émile Baybaud.
Au premier trimestre 2026, le taux de chômage, pourtant en baisse en Martinique, était encore à 13 % de la population active, contre 8,1 % dans l'Hexagone. « Cette politique d'embauche explique qu'on ait aujourd'hui 70 % à 85 % du budget de certaines collectivités qui passe dans la masse salariale », renchérit Émile Baybaud. Certaines communes, particulièrement endettées, ont même signé des contrats de redressement outre-mer avec l'État (Corom). Le dispositif vise à aider financièrement une municipalité. Cette dernière s'engage alors à mettre en place un plan d'austérité budgétaire qui passe, la plupart du temps, par le non-remplacement des départs à la retraite.
« Mais le Corom ne peut pas tout justifier », prévient Rose-Marie Massée. En effet, en 2025, la maire du Prêcheur refuse, au nom du Corom, de titulariser un certain nombre d'agents. Ces derniers se mettent en grève entre juin et juillet, sous l'impulsion de la CGTM-SOEM, et obtiennent gain de cause. « Le Corom ne peut pas être un frein à la progression de la carrière des agents », souligne la secrétaire générale adjointe de la CGTM-SOEM. Une mobilisation qui confirme le rôle clé des syndicats en Martinique dans la défense des agents.
Difficile progression professionnelle
Au Marigot, lors de la précédente mandature, la CGTM-SOEM est parvenue à arracher un plan de titularisation de trois agents par an pendant six ans. « Nous allons tenter de faire passer ce chiffre à huit et demander davantage de passage en CDI pour les contractuels », explique Alex Martingoulet, le secrétaire général du syndicat. Des sujets qui seront au cœur des débats des élections professionnelles de la fin de l'année. Car même la voie classique, c'est-à-dire celle du concours, pour accéder au plus haut poste de la fonction publique territoriale est grippée en Martinique.
Si la population locale est très représentée dans les emplois de catégorie C ou B, elle est moins présente dans les postes à responsabilité, comme l'écrit Marine Haddad, sociologue à l'Institut national d'études démographiques (Ined), dans un article publié sur le site The Conversation : « Le secteur public est associé à la venue de fonctionnaires depuis l'Hexagone, souvent recrutés pour occuper des postes à responsabilité. Cette situation peut donner l'impression aux populations natives des outre-mer d'être cantonnées à des postes subalternes et précaires. Des écarts d'infrastructures, et en particulier d'accès à l'éducation, contribuent à maintenir les populations des DROM [Département et région d'outre-mer] à des niveaux de diplôme inférieurs à ceux observés dans l'Hexagone, ce qui limite leur accès aux emplois publics les plus stables ou les plus hauts dans la hiérarchie. »
D'ailleurs, au principe de mobilité des fonctionnaires, le chercheur en droit public Mathieu Carniama préfère mettre en avant celui de « proximité », à travers le recrutement de fonctionnaires locaux pour les emplois de catégorie A, afin de faire émerger une élite administrative locale. Les agents qui souhaitent progresser dans la hiérarchie ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Louvinia, 44 ans, est entrée en 2006 à la mairie du Marigot comme chargée de mission contractuelle, au sein du service culture. Elle est aujourd'hui directrice générale adjointe des services : « J'ai dû préparer mon concours seule, sans entretien d'évaluation pour savoir quel était mon projet professionnel. Aujourd'hui, en tant que manager, j'essaie de ne pas reproduire la même chose, et je prends le temps d'évaluer mes agents sans qu'on me donne les outils appropriés. C'est comme ça que j'ai appris qu'une employée avait une formation en droit et que je l'ai orientée vers le service juridique où elle sera plus épanouie qu'au secrétariat. »
L'enjeu est majeur. Dans un rapport d'information sur la situation démographique des outre-mer et le maintien des forces vives dans ces territoires, les députés ultramarins et apparentés Élie Califer, Mikaele Seo et Jiovanny William écrivent que « si les fonctionnaires ne peuvent être choisis que d'après “leurs vertus et leurs talents”, certaines de leurs compétences, comme certains des éléments révélant un lien spécifique avec un territoire ultramarin, peuvent être prises en compte pour leur permettre d'accéder plus facilement à un emploi public dans le territoire en question ».
Ludovic Clerima, en Martinique