Un manifeste unitaire

Sept des huit organisations syndicales ont réussi à travailler ensemble pour proposer un «texte commun» et surtout des «engagements partagés» pour l'avenir, autour des valeurs fondamentales d'égalité, de fraternité, de solidarité, de respect des droits humains et de liberté que porte le syndicalisme. «Vivre ensemble, travailler ensemble», tel est le message fort qu'ont décidé de défendre, en le déclinant très concrètement, la CGT, la CFDT, la CFTC, la CFE-CGC, l'Unsa, la FSU et Solidaires.
Une «seule déception», dira Luc Bérille, secrétaire général de l'Unsa : FO ne s'y est pas associée.
Voici longtemps que les organisations syndicales n'avaient pas fait preuve d'une telle unité. D'autant que, loin de ne se retrouver que pour dénoncer une politique, ou mobiliser contre une réforme telle que celle mise en œuvre par Nicolas Sarkozy contre notre système de retraite, c'est un projet commun dynamique, s'inscrivant dans le temps, qu'elles ont élaboré, en sachant, comme l'ont souligné leurs premiers dirigeants lors dune conférence de presse commune le 5 décembre, s'écouter dans un respect mutuel en dépit de leurs différends sur tel ou tel sujet, qu'elles n'entendent pas gommer.
«Après les terribles événements du mois de janvier qui ont visé le journal Charlie Hebdo, des policiers et le magasin Hyper-Cacher, les organisations syndicales entendent prendre la pleine mesure de ce qui s'est passé […]», précise le texte en préambule. «Après avoir réagi ensemble et contribué à la mobilisation citoyenne, [les sept organisations syndicales] ont décidé d'engager un travail commun nouveau dont ce texte partagé est la première traduction.» Aussi ont-elles accepté sur le sujet des compromis, pour mieux, dans l'unité, garantir l'essentiel.
CONTRE L'EXCLUSION
«La montée des populismes, des idées d'extrême droite, de la xénophobie, des sectarismes et des fondamentalismes est une réalité extrêmement inquiétante dans toute l'Europe et notamment en France», souligne le texte. Un «contexte social et politique […] qui ne date d'ailleurs pas des attentats» et qui a produit «la stigmatisation de populations entières […], des discours et des pratiques excluants et racistes», commente Cécile Gondard-Lalanne, porte-parole de Sud-Solidaires.
«Ce manifeste que je crois pouvoir qualifier d'inédit, réaffirme que le syndicalisme doit continuer d'être le rempart contre toute forme d'extrémisme et d'exclusion dans le pays», a ainsi précisé Philippe Martinez (secrétaire général de la CGT), ajoutant «à l'exclusion, au racisme, au rejet de l'autre, le syndicalisme oppose le rassemblement de tous les travailleurs et travailleuses sur leurs lieux de travail et dans les territoires.»
Une telle initiative est «une première», a lui aussi commenté Laurent Berger (secrétaire général de CFDT), rappelant que «les syndicats portent les valeurs de fraternité et d'humanisme» face «aux discours intolérants».
La montée du Front national, non mentionnée spécifiquement dans le texte, inquiète d'autant plus que celui-ci, prétendant parler au nom de laissés pour compte (et à leur place) prône l'exclusion des uns au nom de la défense des autres, s'inscrit dans une logique de concurrence absolue entre tous, développe la division entre les citoyens et les travailleurs, selon leur origine ou leur nationalité, et nourrit la peur sinon la haine de l'Autre.
Mais la démarche des sept organisations syndicales «dépasse» la question du Front national, insiste Laurent Berger, qui souligne: «Il ne s'agit pas d'un manifeste contre le FN».
En fait, les cinq chapitres du long texte commun disent surtout la volonté de construire ensemble des propositions «pour rechercher et exiger des réponses à la crise économique et sociale» que nous traversons.
L'objectif est de «donner de l'espoir» et d'adresser «un message confiance» aux citoyens comme aux salariés, commente Bernadette Groison (secrétaire général de la FSU), mettant en exergue les responsabilités du mouvement syndical dans cette période de crise et de mutations profondes de la société, mais où s'expriment aussi des doutes ou parfois de la défiance à l'égard du syndicalisme lui-même. Que, face aux populismes et aux replis, le mouvement syndical soit au rendez-vous pour redonner du sens au collectif, «c'est plutôt une bonne nouvelle», résume-t-elle.
EMPLOI, TRAVAIL, ÉMANCIPATION
Le texte de huit pages se décline donc en cinq chapitres : l'emploi et le travail, la lutte contre les discriminations à l'embauche et au travail, l'action dans les cités et les quartiers, l'apprentissage de la citoyenneté à l'école, et la laïcité au travail.
L'emploi comme le travail sont évidemment les premières préoccupations communes, en tant que «facteurs d'émancipation et d'intégration sociale». «L'emploi est le premier élément d'une insertion sociale et sociétale réussie, la question de l'accès au travail pour tous est donc centrale pour éviter une société repliée sur elle-même. Les derniers chiffres du chômage parlent d'eux-mêmes, ils attestent qu'il est véritablement temps de changer de politique pour une plus juste répartition des richesses produites par le travail et la garantie des droits des salariés», plaide Philippe Martinez.
Le texte dénonce l'instabilité durable et l'insécurité sociale vécues dans des «secteurs professionnels marqués par la présence massive de femmes ou de travailleuses et travailleurs d'origine étrangère» et le fait que «les plus jeunes et les plus âgés apparaissent comme des populations devenues “variables d'ajustement”».
Les sept organisations appellent ainsi les militantes et militants à agir «pour faire de l'emploi pérenne et stable, ainsi que de la formation professionnelle continue, des droits apportant à chacun les moyens de l'autonomie […], pour un partage des temps de vie et de travail […], pour restituer au travail son caractère émancipateur et valorisant […] pour un juste partage des richesses produites […] pour une action déterminée en faveur de l'égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre toutes les formes de discriminations» et enfin «pour mettre le patronat et le gouvernement face à leurs responsabilités.»
Il prône aussi une révision de l'ANI de 2006 sur la diversité permettant de mieux lutter contre toutes les discriminations, comme le rappelle Philippe Louis (président de la CFTC) pour qui il est urgent de renforcer les mesures en faveur de la diversité. De même, diront les intervenants, qu'il est urgent de prendre des initiatives dans les quartiers. Et de défendre des services publics de qualité pour tous.
LAÏCITÉ ET RESPECT DE CHACUN
La laïcité au travail est le dernier chapitre de ce projet commun. Elle représente un principe fondateur de la République, qui prône la séparation des Églises et de l'État et en même temps la garantie pour chacun de croire ou non en toute liberté, la liberté d'opinion et d'expression…
On sait combien certaines forces populistes, d'extrême droite ou flirtant avec ses thèses, tentent de détourner le principe de laïcité en son contraire, pour exclure, pour confondre séparation des Églises et de l'État avec invisibilité de toute croyance dans l'espace public.
Un «tour de passe-passe», selon l'expression de Pierre Dharéville (voir notre entretien dans la NVO de février 2015) au service de racismes qui cherchent à s'y masquer, alors que certains tentent d'ethniciser les conflits sociaux, et que d'autres, ou les mêmes, évoquent une prétendue «identité nationale» ou des «racines chrétiennes de la France», au détriment des fondements républicains partagés par des citoyens égaux en droits.
«Lutter contre les discriminations, c'est aussi et surtout comprendre et respecter l'autre. La République laïque garantit la liberté de conscience et d'opinion à chacun. Elle protège le citoyen dans sa liberté de croire ou de ne pas croire, et empêche toute institution religieuse de faire loi», rappelle le texte commun.
«La laïcité, c'est la recherche du respect de toutes les convictions et pratiques religieuses, dans la limite de l'ordre public et de toutes les libertés. Elle produit un modèle du vivre-ensemble où chacun doit respecter autrui dans son identité citoyenne, et dans ses croyances ou convictions».
Dans cet esprit, les sept organisations appellent là aussi les militants à agir, notamment «pour une meilleure information sur les lois et règlements en la matière, et l'application des textes en vigueur, pour la liberté de vivre ses convictions dans le respect mutuel, pour l'instauration d'un dialogue quand des tensions apparaissent, pour trouver des réponses respectueuses de chacun dans le respect du droit, pour que des revendications à caractère religieux appellent des réponses syndicales “universelles”, qui bénéficient à tous les salariés quelles que soient leurs convictions». Appelant à refuser «tout prosélytisme et toute action syndicale qui reposerait sur des revendications communautaires», ils en appellent aussi au «refus total des dérives comportementales excluantes ou discriminatoires […] entre collègues mais aussi de la part ou vis-à-vis du public accueilli.»
POURSUIVRE, ENSEMBLE
Pour les organisations il ne saurait s'agir d'un texte sans suites, tout au contraire. «Ce n'est pas un coup et puis plus rien», commente Carole Couvert, présidente de la CFE-CGC. «La solidarité ne peut pas être invoquée uniquement dans les périodes dramatiques, elle doit être un souci quotidien pour entretenir le sentiment d'appartenance à la communauté humaine ici et dans le monde», affirme ainsi le texte.
L'appel est ainsi destiné à être partagé par les militants, les salariés, et débattu, pour qu'ensemble ils exigent d'autres réponses à la crise, et pour qu'ils se rassemblent afin de «barrer la route au populisme, aux idées d'extrême droite et à la démagogie, et militer résolument pour les valeurs du syndicalisme et des principes républicains.»