26 juin 2026 | Mise à jour le 26 juin 2026
Par
Emil Dromery | Photo(s) : capture d'écran de Quotidien du 23 juin 2026
Mardi 23 juin, dans l'émission « Quotidien », Yann Barthès s'est permis une blague qui n'a pas fait rire grand monde (au-delà de son public) sur les personnes logeant sous les toits. Et dans le numéro sorti ce jeudi 25 juin, dans Marianne, la directrice de la rédaction Ève Szeftel a critiqué la proposition de l'écologiste Marine Tondelier de créer un congé climatique, sous prétexte que les salariés bénéficieraient déjà de trop de congés. Deux interventions publiques trahissant un mépris de classe médiatique.
« Comme on le disait hier, tout le monde a chaud » Voilà comment débute la prise de parole de Yann Barthès ce mardi 23 juin en première partie de l'émission « Quotidien ». Jusqu'ici, Yann n'a pas tort. Il fait chaud, c'est d'ailleurs la canicule et on est ravi qu’il l’ait remarqué. Depuis bientôt une semaine, des dizaines de départements français sont en alerte rouge, 72 jeudi 25 juin, encore 61 le lendemain. Mais vient ensuite cette litanie : « On est tous logés à la même enseigne ! Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud. Un ministre, il aura chaud. Il aura aussi chaud que vous ou que votre voisin du dessus ou du dessous, que vous habitiez dans le Nord ou dans le Sud… »
Hélas, on commence déjà à s'interroger sur la véracité de son affirmation… Permettez-nous de douter du manque de climatisation chez le président du groupe LVMH ou dans les ministères parisiens. Le summum de la déconnexion de l’animateur ? Son attaque envers les habitants des appartements sous les toits qui auraient le tort de se plaindre : « Enfin non, il y a une catégorie de personnes qui est plus concernée que tous les autres. Il y a ceux qui vivent sous les toits… et ils le précisent… mais tout le monde s'en fout ! », suivi des rires peu supportables du public. Difficile de comprendre ce qui amuse en se moquant des plus précaires, étudiants et autres, relégués dans des chambres de bonne au sixième ou septième étage d’immeuble bien souvent trop peu isolés.
À la surprise des équipes de « Quotidien », tout le monde ne s'en fout pas. L'extrait a d’ailleurs été rapidement repris sur les réseaux sociaux et Clémence Guetté, vice-présidente de l'Assemblée nationale et députée LFI élue dans le Val-de-Marne, s'est directement emparée du sujet sur X (anciennement Twitter), dénonçant les propos du présentateur star : « Oui, les plus modestes sont légitimes à exprimer leur colère parce qu’ils sont les premiers touchés. » Des locataires concernés ont également produit une vidéo pour répliquer au journaliste, mi-courroucés mi-ironiques.
Une indignation qui s’appuie aussi sur des chiffres. En 2005, une étude de Santé publique France observait que les décès pendant la canicule de 2003 entretenaient un lien direct avec l'emplacement de la chambre. Dans la population étudiée, les personnes vivant dans des habitations sous les toits présentaient alors des taux de mortalité environ quatre fois plus élevés que les autres. Enfin, l'Ademe (Agence de la transition écologique) rappelle que 37 % des ménages les plus modestes déclarent subir une chaleur excessive dans leur logement en été, soit deux fois plus que les ménages les plus aisés. S’il le fallait, rappelons donc cette réalité très concrète à l'humour bourgeois et méprisant du présentateur : la canicule touche en priorité les populations les plus démunies.
Des droits, pour quoi faire après tout ?
Mais face à ces chaleurs, comment repenser notre rapport au travail ? Dans l'édito d'Ève Szeftel, ouvrant l'édition de Marianne de cette semaine, on lira en tout cas que la proposition de Marine Tondelier, secrétaire nationale du parti Les Écologistes, de créer un congé climatique à hauteur de cinq jours par an, a quelque chose de démesurée. La directrice de la rédaction dénonce une accumulation, mélangeant tous les sujets au passage : « A-t-on besoin d’un congé menstruel quand on bénéficie déjà d’un arrêt maladie ou de RTT ? » Car pour la journaliste, il y a les bons congés, des « acquis sociaux universels obtenus de haute lutte qu’il faut défendre ardemment contre les assauts des néolibéraux » – on sent que l’envolée s’arrête juste avant l’appel à l’insurrection – et les mauvais congés relevant « d’une démarche sociétale et catégorielle, sinon militante », faisant « beaucoup plus figure de gadgets », sans qu’on sache bien quel congé trouve grâce à ses yeux, et sans que le lecteur oublie qu’en d’autres temps, on n’a pas manqué d’éditorialistes pour qualifier l’idée même de congés payés de gadgets (et bien pire).
Pire pour la patronne de Marianne, la création d'une telle aide ne bénéficierait qu'aux salariés face aux malheureux auto-entrepreneurs, mais surtout ajouterait une nouvelle dépense sans se soucier des devoirs du pays. Une réflexion qui peut laisser perplexe, notamment quand, derrière les Pyrénées, en Espagne, ce congé a été mis en place dès 2024 et permet aux travailleurs les plus exposés à la chaleur de prendre jusqu'à quatre jours de repos en période de canicule.
Superflu, apparemment : « Imagine-t-on, en 2026, le patron d’une petite entreprise de BTP envoyer ses couvreurs travailler sur un toit en zinc par 40 °C ? » reprend Ève Szeftel. Hélas, malheureusement oui, on ne l’imagine que trop bien. En 2024, sept hommes âgés de 39 à 71 ans sont morts au travail dans des accidents « en lien possible avec la chaleur », selon le bilan annuel de Santé publique France. De plus les toits en zinc, très présents en France, peuvent atteindre près de 70 degrés Celsius en période de fortes chaleurs. Mais n’en jetez plus : pour l’autrice, cette logique de protection serait adossée à « une vision de l’entreprise selon laquelle les patrons sont méchants et les salariés, victimes de ces exploiteurs sans scrupule ». Elle en est sûre : « Ce manichéisme, qui relève d’un marxisme dégénéré, ne correspond plus à la réalité ». Après tout, qui a besoin du Capital quand on a déjà les éditos de Marianne ?
Un même récit
Au fond, ces deux extraits racontent la même chose, sous deux versants. D’un côté, se moquer des habitants des combles comme s’il s’agissait d’une simple plainte estivale. De l’autre, présenter les protections contre la chaleur comme des privilèges excessifs qui vont coûter au contribuable. Et dans les deux cas, traiter la chaleur comme une expérience universelle et dépolitisée alors qu’elle frappe d’abord ceux qui vivent dans des logements mal isolés, ceux qui travaillent dehors, ceux qui ne peuvent pas s’offrir la climatisation ou s’absenter de leur emploi.
La canicule n’est pas seulement un phénomène météorologique, c’est aussi un puissant révélateur des inégalités sociales. Et à mesure que le réchauffement climatique s’aggrave, continuer à ignorer ou à mépriser cette réalité relève moins de l’humour ou du débat d’idées que d’un sérieux aveuglement de classe. Espérons que Yann Barthès et Ève Szeftel ne transpireront pas trop ce soir…