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INDUSTRIE

Nokia France : neuvième vague de suppressions d’emplois en dix ans

16 janvier 2026 | Mise à jour le 16 janvier 2026
Par | Photo(s) : Martin Bureau/AFP
Nokia France : neuvième vague de suppressions d’emplois en dix ans

Devant l’usine de Nokia à Nozay, dans l’Essonne, le 10 septembre 2020.

Annoncé début novembre 2025 par la direction de Nokia France, un énième plan de suppression d'emplois va affecter les sites de Lannion (Côtes d'Armor) et de Nozay/Saclay (Essonne). La CGT Nokia dénonce la poursuite d'une stratégie de démantèlement à l'œuvre depuis une décennie, l'absence de perspectives industrielles, la perte de souveraineté dans le secteur des Télécoms et les conséquences délétères pour ceux qui restent.

Depuis le rachat en 2015-2016 du fleuron français des télécoms Alcatel-Lucent, Nokia Network France (NNF) enchaîne tous azimuts les plans de suppressions d'emplois. En à peine dix ans, les effectifs ont été divisés par deux, passant de 5443 salariés à 2466 à fin septembre 2025, desquels il faudra retrancher les 427 nouvelles suppressions de postes sur les sites de Lannion et de Saclay. « Une hécatombe qui va fragiliser durablement les collectifs de travail restants, alors même que les activités  – essentiellement de R&D – sont déjà en forte tension », s'inquiète Philippe Mulot, délégué syndical central CGT de Nokia France.

Annoncé au CSE du 12 novembre dernier, ce neuvième plan de réduction des effectifs prend juridiquement la forme d'une rupture conventionnelle collective (RCC), « autrement dit, d'un « PSE low-cost », déplorent les élus CGT du CSE qui ont d'ailleurs refusé de signer ce projet d'accord RCC, tandis que les deux autres syndicats représentatifs de l'entreprise, la CFDT et la CFE-CGC, eux, ont fini par l'avaliser. « Nous n'avons pas réussi à les convaincre de porter la revendication d'un PSE qui est certes plus coûteux et plus long à mettre en œuvre, mais qui protège mieux les salariés, notamment en matière de RPS (risques psycho-sociaux) pour ceux qui restent » regrette Abderrahim El Boujarfaoui, délégué syndical et élu CGT du CSE à Lannion.

Refuser  la cogestion d'un démantèlement programmé

Dans son communiqué du 19 décembre intitulé « Pour ceux qui restent », la CGT Nokia décline les raisons essentielles de son parti-pris pour un PSE contre une RCC. Elles vont de la possibilité de recours à des expertises pour le CSE aux diverses obligations faites à l'employeur : celle de justifier économiquement les suppressions d'emploi ; de prévenir les RPS pour les salariés restants ; de revitaliser le territoire d'implantation ; d'appliquer des règles de priorité et de substitution des départs, etc.

Bref, autant de moyens de créer du rapport de force avec la direction de Nokia et de freiner ses ardeurs à poursuivre, en l'accélérant, sa stratégie de démantèlement de Nokia France, à l'œuvre depuis 2016. « Signer cette RCC revient à accompagner une stratégie de réduction d'effectifs décidée par Nokia, reconduite plan après plan qui rend les organisations syndicales signataires co-gestionnaires d'un affaiblissement programmé par la direction », dixit le communiqué.

Mais voilà, après neuf plans sociaux qui ont décimé les effectifs de feu Alcatel-Lucent, disloqué les collectifs de travail, dévalorisé et démonétisé des compétences clé en ingénierie télécom, et en l'absence de perspectives d'avenir, l'état d'esprit dominant chez les salariés est davantage au renoncement qu'au combat. « Convaincus que Nokia n'a pas d'avenir en France, les salariés préfèrent partir plutôt que continuer de subir cette inexorable mise à mort de Nokia France qui ne pèse plus rien au sein du groupe », reconnaît Philippe Mulot.

Départs encouragés, conséquences délétères à déplorer

En conscience de quoi, la direction de Nokia France encourage les départs par tous moyens. Pour faire passer la pilule de cette dernière RCC, elle a abondé un plan de départ volontaire qui incite les 50 ans et plus à quitter l'entreprise. Avec des conséquences lourdes pour ceux qui restent, et qui se retrouvent avec une charge de travail accrue, sans perspective claire, ni reconnaissance de la réalité de leur travail.

Autre problème, et non des moindres,  posé par la RCC, l'individualisation de l'adaptation du salarié à une stratégie d'entreprise qui lui échappe et qui le conduit à devoir assurer lui-même sa propre employabilité en piochant dans son compte personnel de formation (CPF). A ce titre, la CGT avait revendiqué l'ouverture d'une négociation sur la gestion des emplois et des parcours professionnels (GEPP) qui soit fondée sur la stratégie réelle de l'entreprise. Mais en vain, puisque Nokia a catégoriquement rejeté cette demande avant même de dévoiler ses réorientations stratégiques.

L'IA, nouvel Eldorado pour les entrepreneurs de laTech

Quant aux éventuelles nouvelles orientations stratégiques de Nokia France censées justifier ces plans successifs de suppressions d'emplois, le mystère reste entier :  « Nokia laisse planer la perspective de sa possible reconversion dans l'intelligence artificielle (IA), mais en l'absence de  plans d'embauches, de  politique de formation ambitieuse et sans  visibilité sur l'avenir des sites, il est impossible de se projeter ou d'adhérer à l'illusion d'un projet industriel d'avenir », analyse Philippe Mulot.

Seules certitudes partagées par les syndicats et les salariés : Nokia n'a plus d'avenir en France. Car si les plans successifs de réduction des effectifs concernent toutes les entités de Nokia dans le monde, la France, qui concentre une part importante de R&D  et d’effectifs « historiques » issus d’Alcatel-Lucent est bien plus durement touchée que les autres, alors que, paradoxalement, Nokia France bénéficie d'aides d'Etat conséquentes qui lui permettent de capter environ 60 millions d'euros par an via le Crédit Impôt Recherche (CIR).

Des aides d'Etat pour financer la désindustrialisation

« Nokia France est un champion de la captation d'aides publiques qui sont directement transférées en Finlande. Nous le savons depuis une expertise menée par le cabinet Syndex en 2020 qui montre que ces aides ont servi non pas à financer la R&D mais à financer le démantèlement de Nokia France », affirme, amer, Philippe Mulot.

Enfin, s'agissant de la perspective d'une reconversion dans l'IA, là encore, les éventuels espoirs de renaissance de Nokia France sont douchés d'avance : « On peut même s'attendre à un nouveau coup de rabot sur les effectifs restants puisque, comme annoncé par Donald Trump, les emplois consacrés à l'IA devront être créés ou bien transférés aux Etats-Unis ».

En attendant de connaître les nouvelles orientations stratégiques de Nokia monde et ses déclinaisons en France, la CGT Nokia maintient son cap revendicatif : réduire au maximum les départs ; remplacer chaque départ par une embauche ; obtenir l'ouverture d'une véritable GEPP et des assurances sur la viabilité des sites et en particulier celui de Lannion (engagement jusqu'en 2027 minimum) ; s'occuper de l'avenir de ceux qui restent.

 

Nokia et les aides publiques d'Etat
Selon un rapport du cabinet Syndex publié en 2020, Alcatel-Lucent International a perçu environ 280 millions d’euros de crédits d’impôts depuis 2015, dont 273 millions au titre du Crédit Impôt Recherche (CIR). Cela s’accompagnait d’optimisations fiscales permettant des remboursements substantiels sans impôt sur les sociétés. Des articles et déclarations syndicales (CFDT, CGT, etc.) mentionnent des montants similaires ou supérieurs (parfois estimés à plus de 400 millions d’euros d’aides publiques cumulées, dont une large part en CIR) sur plusieurs années, en lien avec des plans sociaux successifs. Une question écrite au Sénat ( en 2025, par la sénateur Fabien Gay) interroge explicitement le gouvernement sur l’utilisation du CIR par Nokia Networks France, les contrôles effectués depuis 2016, et le lien avec les emplois en R&D. Cela confirme que l’entreprise mobilise ce dispositif, dans un contexte où son ampleur est jugée notable.