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TRAVAIL

Sepur en procès pour complicité d'emploi de travailleurs sans-papiers

19 janvier 2026 | Mise à jour le 19 janvier 2026
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Sepur en procès pour complicité d'emploi de travailleurs sans-papiers

Grève de travailleurs sans-papiers employés par Sepur, réclamant leur régularisation en 2016.

Lundi 19 janvier 2026, s'ouvre au tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines) un procès contre l'entreprise de collecte des déchets Sepur, ainsi que deux agences intérimaires Drop interim et Mister Temp, et trois de leurs dirigeants pour complicité et emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail. Deux chefs d'équipe de Sepur sont par ailleurs poursuivis pour extorsion. La CGT, qui appelle ce lundi à un rassemblement devant le tribunal, s'est constituée partie civile.

Il faut remonter à 2021 pour comprendre l'affaire. Cette année-là, en octobre, 59 travailleurs sans-papiers se mettent en grève pour dénoncer leurs conditions de travail (heures non payées, absence d'équipement, etc) chez Sepur et demander leur régularisation par le travail. Originaire en majorité du Mali, ces hommes sont contraints de travailler sous alias (c'est-à-dire en empruntant l'identité d'un proche en situation régulière). Tous sont recrutés comme ripeur « au cul du camion » par les chefs d'équipe de Sepur, qui délègue ensuite la gestion aux deux sociétés d'intérim.

Interim de gestion

« Les travailleurs n'ont aucun contact avec les agences intérimaires, les chefs d'équipe gèrent directement les embauches, la signature du contrat se fait directement en ligne. Les agences intérim ne servent finalement qu'à enregistrer les embauches », selon le procès-verbal de synthèse de l'enquête préliminaire de gendarmerie, que la Vie Ouvrière a pu consulter. « J'ai été recruté au métro Quatre Chemins (à Aubervilliers, NDLR) , au début à raison de trois vacations par semaine. Alors qu'on travaillait sept heures par jour, on était payés cinq. Où passaient les deux heures manquantes ? J'ai dû m'acheter des chaussures de sécurité, je n'ai jamais vu le médecin du travail », relate Cheik Camara, ancien gréviste régularisé après 2021, et qui comme ses autres camarades de lutte, travaille aujourd'hui ailleurs.

« Le système d’intérim de gestion mis en place entre Sepur et Drop Interim et Mistertemp consiste en ce que c’est la société Sepur qui recrute les salariés, les agences d’intérim ne servant finalement qu’à enregistrer les embauches. Ce système permet à la société Sepur d’avoir du personnel dans le secteur de la collecte des déchets, particulièrement pénible, à un coût avantageux, une flexibilité dans la gestion du personnel, et renvoyer la responsabilité de l'emploi d’étranger sans titre à l’entreprise de travail temporaire », relève le procès-verbal de synthèse de l'enquête préliminaire de gendarmerie.

L'arroseur arrosé

Ces constatations battent en brèche la défense de Sepur, qui à l'en croire, a embauché des travailleurs en situation irrégulière à l'insu de son plein gré. En 2022, la société de collecte des déchets a porté plainte contre X pour escroquerie, se disant « victime d'une quinzaine d'usage d'alias », toujours d'après le procès-verbal de synthèse de gendarmerie.  Le rapport de l'inspection du travail, remis aux autorités en juin 2022 et pièce maîtresse durant le procès, enfonce le clou. « Le rôle essentiel joué par la société Sepur dans le processus de recrutement des salariés en fournissant aide et assistance aux entreprises de travail temporaire en toute connaissance de cause permet de caractériser sa complicité dans la commission de l’infraction d'emploi d’étrangers sans titre », écrivent les deux inspecteurs du travail.

Ce n'est pas la première fois que Sepur est confronté à des grèves de travailleurs sans-papiers. En 2013 déjà, puis en 2018, des travailleurs avaient réclamé leur régularisation. « On peut légitimement s’interroger au vu de la faiblesse des moyens mis en œuvre tant du côté de Sepur que des entreprises de travail temporaire sur leur volonté réelle de lutter contre un problème aussi prégnant et connu dans ce secteur d’activité, à savoir le travail sous alias, qui a tendance à maintenir dans la plus extrême précarité et a priver de leurs droits fondamentaux tel que les droits à la retraite, les salariés étrangers qui y ont recours ou encore de les mettre à la merci du chantage de personnes indélicates pour pouvoir continuer à travailler. » relève encore l'inspection du travail.

De fait, huit salariés ont maintenu leur plainte pour extorsion contre deux chefs d'équipe du dépôt de Villejust (Essonne), à qui ils devaient verser environ 10% de leur salaire pour pouvoir continuer de travailler. D'après l'enquête préliminaire de gendarmerie, ce racket aurait rapporté aux deux chefs d'équipe incriminés « 150 euros par personne sur un salaire mensuel perçu ».

Le système Sepur

Plus globalement, la CGT, qui s'est constituée partie civile, espère que ce procès permettra de décortiquer « le système Sepur », un système d'exploitation basé sur un recours abusif au travail intérimaire. Là encore, le rapport de l'inspection du travail dresse un tableau édifiant. Au dépôt de Sarcelles, Sepur compte ainsi 46% d'intérimaires ; 94% aux Pavillons-sous-Bois, 88% à Wissous et 92% à Villejust. « De telles proportions mettent en lumière une politique d’entreprise visant à recourir massivement au travail temporaire, et ainsi gagner en souplesse de gestion, en TVA déductible, et à éluder les contraintes liées au reclassement de salariés victimes de maladies professionnelles par exemple. Ce système permet également à Sepur de s’affranchir des difficultés liées à la pénibilité de ce secteur d’activité qui engendre nombres de troubles musculosquelettiques et d’arrêt de travail souvent de longue durée en puisant dans le « vivier » de ressources à disposition », écrivent les inspecteurs du travail.

« En moyenne, Sepur qui emploie entre 3000-3500 équivalent temps plein, compte 40% d'intérimaires », évalue Richard Bloch, défenseur syndical CGT qui connaît par cœur les rouages de l'affaire et qui en parallèle, défend sept dossiers aux prud'hommes d'ici fin janvier afin de faire requalifier des contrats intérimaires en CDI. Trois dossiers cumulant à eux-seuls 1250 contrats de travail. « Un salarié a par exemple enchaîné 164 contrats d'intérim chez Sepur », ajoute Richard Bloch qui évalue à 7000 euros par an et par salarié le gain pour Sepur. De nombreux jugements aux conseils de prud’hommes ont d’ores et déjà requalifié près de 2 000 contrats de travail en Contrat à Durée Indéterminée (CDI) ces 14 dernières années. « Sans ce modèle économique fondé sur l'embauche massive d’intérimaires de manière illégale, il n’y aurait pas de sans-papiers dans l’entreprise, dénonce Richard Bloch. Et s’il n’y avait pas de sans-papiers dans l’entreprise, il n’y aurait pas de racket. »

La CGT organise un rassemblement de soutien ce lundi 19 janvier 2026 devant le tribunal de Versailles, en présence de sa secrétaire générale Sophie Binet et de Gérard Ré, dirigeant confédéral contre qui Sepur a porté plainte pour diffamation.  Un classique pour Sepur, qui a déjà mené quatre procédures baillons contre quatre médias qui relataient les faits.

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