Travail le 1er mai : la fête des travailleurs menacée ?

La proposition de loi visant à élargir le travail le 1er mai, examinée jeudi 22 janvier à l'Assemblée nationale serait une régression sociale inacceptable pour les syndicats.
Depuis son adoption en juillet dernier par le Sénat dans le cadre d'une procédure accélérée, la proposition de loi visant à « permettre aux salariés de certains établissements et services de travailler le 1er mai » n'avait plus fait parler d'elle. À l'occasion de sa présentation à l'Assemblée nationale le 22 janvier, dans le cadre de la niche parlementaire du groupe Droite Républicaine, l'intersyndicale s'est mobilisée pour dénoncer « une régression sociale inacceptable ». Les huit syndicats appellent les députés à rejeter ce qui s'apparente à une attaque sans précédent. La CGT enfonce le clou et estime que « ce texte franchit une ligne rouge historique : il remet en cause le seul jour obligatoirement férié et chômé, symbole universel des luttes des travailleuses et travailleurs ».
Un jour chômé avec quelques exceptions
Actuellement, la fête internationale des travailleurs est en effet le seul jour obligatoirement chômé en France, à l'exception de certains établissements et services qui, « en raison de la nature de leur activité, ne peuvent interrompre le travail ». S'il n'existe pas de liste officielle listant toutes les exemptions, les hôpitaux ou encore les transports en font d'ores et déjà partie. Les petits commerces ou auto-entreprises comme les boulangeries et fleuristes peuvent eux-aussi ouvrir, à condition que seul le propriétaire travaille, sans aucun autre salarié.
Pour le député (Les Républicains) Thibault Bazin, rapporteur de cette proposition de loi, c'est justement l'existence de ce flou juridique sur les établissements exemptés qui nécessiterait un nouveau projet de loi, notamment après la verbalisation, puis la relaxe de cinq boulangeries vendéennes qui avaient fait travailler leurs salariés le 1er mai 2024. Du côté des syndicats, Thomas Vacheron, secrétaire confédéral à la CGT, estime que ce projet de loi vient avant tout protéger les patrons, sans considération pour les travailleurs : « Les boulangers qui ont été condamnés après le passage de l'inspection du travail étaient dans l'illégalité. On ne cherche pas à clarifier la loi avec cette proposition mais à étendre le cadre pour permettre un travail qui est illégal aujourd'hui ».
La proposition de loi prévoit en l'état de définir par décret la liste précise des établissements qui seront autorisés à ouvrir le premier mai. Thibaut Bazin se targue d'avoir précisé dans le texte certaines catégories, de telle sorte que soit exclue la grande distribution. Le député affirme d'ailleurs s'être entretenu avec la direction générale du travail pour s'assurer que chaque mot de la loi permette l'exclusion des grands commerces. Il insiste : « les décrets ne peuvent élargir la loi à d'autres catégories, ils peuvent seulement préciser ces dernières ».
Thomas Vacheron n'y voit que des éléments de communication. Pire, ces tours de passe-passe risquent à terme de précariser les petits commerces de proximité : « Aujourd'hui, si un petit boulanger veut ouvrir le 1er mai, il le peut. Maintenant, on va le mettre en concurrence avec des entreprises plus grandes, qui peuvent se permettre d'embaucher et de faire travailler beaucoup plus de salariés ce jour-là. »
La crainte d'une généralisation à terme
Thibault Bazin justifie cette proposition de loi, notamment en mentionnant explicitement la notion de volontariat qui n'existait pas au préalable. « Jusqu’à présent, dans les secteurs bénéficiant de dérogations pour le 1er mai, il n'y avait pas cette notion d'accord écrit et de volontariat », affirme-t-il. Il s'agit pourtant d'une « méconnaissance profonde de l'organisation du travail en entreprise » selon Amar Lagha, secrétaire général de la fédération CGT Commerces et Services. Selon lui, et comme le mentionne le communiqué de l'intersyndicale, « le volontariat, ajouté pour rassurer, n'existe pas réellement du fait du lien de subordination inhérent au contrat de travail ».
Les syndicats s'inquiètent aussi d'une généralisation du travail le 1er mai, à la manière de la généralisation du travail dominical. « On nous a baratiné de la même façon, on nous a dit que les ouvertures seraient exceptionnelles, seulement pour les personnes volontaires, les salariés seront mieux payés… s'énerve Amar Lagha avant de poursuivre: et puis progressivement on a normalisé le travail le dimanche, parfois même sans majoration. » C'est d'ailleurs cette précarisation à terme des travailleurs et plus précisément des travailleuses que fustige le secrétaire général : « Depuis que les salariés de la grande distribution, secteur où les femmes sont très majoritairement représentées, travaillent le dimanche, est-ce qu'on peut dire qu'ils se sont enrichis ou que leurs conditions de travail se sont améliorées ? La réponse est non, ça s’est dégradé. Il va se passer la même chose avec le 1er mai si on ne fait rien. »
Il voit dans cette loi l’imposition d’un modèle sociétal où, sous couvert de liberté et de volontariat, on finit par détruire le repos collectif : « Tout le monde travaille, et c'est chacun pour soi. C’est ça qu’on veut nous imposer. » La CGT a contacté tous les députés pour leur demander de ne pas voter la loi et Amar Lagha affirme que les syndicats diffuseront le nom de tous les députés qui ont voté ce projet « pour que chacun assume sa responsabilité devant les travailleurs ». Si la proposition de loi venait à être adoptée, elle s'appliquerait dès mai 2026.
Noah Gaume