"Le combat commence" : au rassemblement en mémoire d'El Hacen Diarra, la colère et la tristesse

Manifestants au rassemblement en mémoire d'El Hacen Diarra le 25 janvier à Paris.
La bruine n'a pas empêché la foule d'être encore plus nombreuse que la semaine précédente, ce dimanche 25 janvier, à 14 heures, devant le foyer des Mûriers, dans le XXe arrondissement de Paris. Les années passent et les marches se ressemblent. Toujours les mêmes familles en pleurs en tête de cortège, toujours les t-shirts noirs et les grandes lettres blanches. « Justice et Vérité pour El Hacen Diarra », réclament-ils cette fois-ci. Ce Mauritanien de 35 ans, s'est fait interpeller, dix jours plus tôt, dans la soirée, alors qu'il sortait boire son café. Une vidéo prise par un voisin montre que deux policiers le maintiennent à terre, et que l'un d'eux lui assène des coups de poing. El Hacen Diarra a ensuite été emmené au commissariat où il aurait, selon la police, fait un arrêt respiratoire fatal dans la nuit. « L'autopsie montre qu'il avait les os du cou écrasés, et une blessure à la tempe. Il est arrivé au commissariat déjà affaibli. Il y a de sérieux doutes quant au lien entre les conditions de son interpellation et les causes de sa mort », affirme Laurent Sorel, conseiller municipal du XXe dans le cortège. « Rien ne dit à ce stade, quelles sont les causes de la mort », affirmait en revanche le préfet Laurent Nunez au Parisien ce 25 janvier.
« Aux Etats-Unis, c'est terrible. Mais ici aussi c'est terrible »
Nombre des 2000 manifestants sont convaincus que la mort d'El Hacen Diarra s'explique par des violences policières et racistes. Après l'émotion des hommages, la colère explose sur le camion sono. Mohammed, représentant des habitants du foyer, tonne : « Ce sont des gens qui viennent pour travailler, aider leur familles, et un jour revenir fièrement au pays. Et aujourd'hui, on le renvoie à leur famille dans un cercueil. Nous sommes des sans-papiers, nous travaillons dans la restauration, le bâtiment, les hôpitaux. La France est ce qu'elle est grâce aux noirs et aux arabes ».
« Dès le lendemain de la mort d'El Hacen, l'IGPN faisait le tour du voisinage pour faire taire les éventuels témoignages. Les policiers qui ont fait ça continuent à parader dans le quartier en moto, en voiture, un flingue à la ceinture. Ce rassemblement, c'est un message envoyé aux meurtriers de El Hacen : d'où qu'on vienne, on ne tolère plus le racisme et les violences policières », harangue Mathieu, porte-parole du collectif « XXe solidaire avec les migrants ». Le préfet n'a pas cru bon de suspendre les policiers tant qu'il n'a pas été « établi qu'ils sont fautifs ».
Assa Traoré, dirigeante du comité Adama Traoré, annonce que Yassine Bouzrou, l'avocat de la famille d'El Hacen Diarra, va porter plainte contre les policiers qui n'ont pas transmis à la justice les rushs des caméras Gopro qu'ils sont censés allumer pendant les interpellations. Ce qui constitue, à ses yeux, un aveu de culpabilité. « Assumer qu'il y a du racisme et des violences policières, c'est sauver des vies. Le nier, comme a pu le faire le ministre de l'Intérieur, c'est ça le danger. Les violences policières gangrènent notre pays. Le nom de El Hacen s'ajoute à une liste déjà longue. Si on laisse passer, il y aura de nombreux El Hacen. Nous relayons et nous dénonçons ce qui se passe aux Etats-Unis, c'est terrible. Mais ici aussi c'est terrible », rappelle la leadeuse.
Précédents
La tentation de voir dans les faits un crime raciste commis par des policiers est d’autant plus grande que les précédents sont nombreux. « Je suis très émue, parce qu'il y a vingt ans, en 2007, je manifestais à cet endroit même pour Lamine Dieng, mort lui aussi dans le fourgon de la police », explique Sandrine, animatrice de 48 ans. « On a marché treize années, c'était un marathon judiciaire. L'affaire a été classée par la justice française. Mais la France a finalement versé 145 000 euros à la famille Dieng en 2020 pour qu'elle retire son recours devant la cour européenne des droits de l'homme », raconte-t-elle. Plus loin, Ismaël, 23 ans, travailleur de la logistique et jeune du quartier, se souvient de la marche, dans ce même quartier des Amandiers, pour Fadjigui et Boubacar, tués sur le Pont Neuf le soir de la réélection de Macron, en 2022. Un policier avait tiré dix balles sur leur voiture, arguant ensuite de la légitime défense.
Pablo, intermittent du spectacle, raconte une histoire plus récente. « Il y a quelques semaines, un ami a tenté d'intervenir au cours de ce qu'il estimait être un contrôle au faciès. Les policiers l'ont d'abord mis à terre, un genou dans le dos, alors qu'il ne résistait aucunement. Ensuite, ils l'ont embarqué dans la camionnette, où il lui ont fait des étranglements. Une fois arrivés au commissariat du XXe, ils l'ont traîné par terre, puis l'un des policiers l'a soulevé par le col en lui disant « Vous les gauchos, vous êtes comme les noirs et les arabes, vivement que Marine Le Pen arrive« . Je me suis demandé si c'était le même sale type qui avait violenté El Hacen Diarra ». Laurent Sorel, conseiller municipal, a aussi eu écho de tensions avec la police. « Il y aurait eu des provocations, des contrôles d'identité répétés sur le secteur sud du XXe. Cela demande des recoupements, mais il semble y avoir un problème ».
La naissance d’un mouvement
Kamel Brahmi, de la commission exécutive, pousse plus loin le diagnostic : « Il y a un problème de racisme systémique dans la police, qui est le reflet du racisme dans le pays. La CGT demande la modification du cadre légal des contrôles d'identité, des mesures pour mettre fin aux pratique violentes et discriminatoires, et l'interdiction des techniques d'interpellation et de contrainte dangereuses, et bien évidemment l'indépendance du parquet et de l'IGPN ».
« Cette manifestation a aussi pour but de déjouer la stratégie policière qui consiste à faire traîner l'affaire pendant des années en justice pour qu'elle soit enterrée. C'est basique, mais il n'y a que la mobilisation qui permet cela », estime Laurent Sorel. Yon, du collectif XXe solidarité avec les migrants, fait le bilan, sur la place Gambetta, à la fin de la manifestation : « Désormais, il faut faire des permanences, maintenir les liens avec les gens du foyer, occuper le terrain sur la durée, pour que les policiers comprennent qu'il ne peuvent plus faire cela. Le combat ne fait que commencer ».