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ÉLECTIONS

Les municipales, en sept enjeux sociaux (épisode 3) : répression syndicale, influence de Stérin... à Montluçon, l'ex-bastion rouge se rembrunit

4 mars 2026 | Mise à jour le 4 mars 2026
Par | Photo(s) : Elsa Sabado
Les municipales, en sept enjeux sociaux (épisode 3) : répression syndicale, influence de Stérin... à Montluçon, l'ex-bastion rouge se rembrunit

Deux soignantes inscrites à la CGT de Montluçon.

Une ville, une problématique. Avant les municipales 2026, NVO.fr met en lumière l'état des communs dans nos territoires. Troisième épisode : Montluçon. Privés de leur bourse du travail, systématiquement attaqués en justice par la mairie en place, les cégétistes de la ville subissent de plein fouet les progrès des idées d'extrême droite, qui prospèrent sur les ruines de l'industrie de l'Allier. Pour autant, la gauche ne parvient pas à s'unir pour entraver cette progression. Les premiers volets de notre série sont à retrouver ici et ici.

« On a tous, chez nous, des photos prises avec nous, gamins, et nos parents, dans la grande salle de la Bourse du travail de Montluçon. Ici, on n’a même pas de salle. Cet après-midi, c'est à peine si on a trouvé un bureau pour se réunir ! », rouspète Gérard, salarié retraité de l'hôpital de Montluçon. Comme tous les mois, ce 24 février, il retrouve ses anciens collègues. Mais, depuis le début 2024, sa réunion a lieu dans la nouvelle bourse du travail, une ancienne crèche installée au pied d'une résidence des années 1970, place de la Verrerie, à deux pas de l'Union Départementale. Les cégétistes ont dû se résoudre à quitter la belle bâtisse historique des syndicats, qui ne répondait plus aux normes de sécurité. Non sans un intense combat pour obtenir du maire LR, Frédéric Laporte, qu'il s'engage, une fois les travaux réalisés, à reloger la CGT dans son écrin historique.  

Retour à la bourse du travail

Pourtant, pas la moindre trace, dans le budget 2025, d'un quelconque début de travaux. « En 2026, ce sont les élections municipales, en 2027, la présidentielle, et après, quoi ? », interroge Gurbet Gullu, membre du comité de direction de l'Union locale de Montluçon. Le retour de l'UL dans l'ancienne bourse du travail, c'est donc la première des revendications du courrier qu'ils comptent adresser à l'ensemble des candidats à la mairie de Montluçon. Cette expulsion de la bourse du travail est vécue par les syndicalistes comme le symbole ultime de leur persécution. Depuis quelques années, leur représentant, Laurent Indrusiak, essuie une salve de procédures judiciaires. Intentées tantôt par la mairie, tantôt par la préfecture : pour avoir écrit un slogan sur la chaussée pendant une course cycliste, pour avoir participé à une opération escargot, pour avoir utilisé un mégaphone pendant un conseil municipal… À tel point que, le 8 février 2023, Sophie Binet est venue elle-même à Montluçon pour exiger que la répression syndicale cesse.   

La perte de la bourse du travail fondée cent vingt ans plus tôt par les métallos, et l'acharnement contre les syndicalistes sont un peu le second « effet kiss cool » de la désindustrialisation qui sévit violemment dans le département. Adossée à l'évier de la cuisine de cette nouvelle bourse du travail qui consiste en une enfilade de petites pièces, Gurbet, salariée d'ONET, le sous-traitant de la propreté à Carrefour, raconte : « Avant, ici, il y avait Safran, devenu la SAGEM, Dunlop, Goodyear, Brea System, Erasteel », énumère celle qui a grandi dans le quartier populaire de Fontbouillant. 

En dix-sept ans, l'Allier a perdu 3000 emplois industriels, dont la moitié sur le bassin de Montluçon. Aux dernières (mauvaises) nouvelles, Adisseo a supprimé 47 emplois en janvier 2024, le sous-traitant automobile AMIS a supprimé 45 emplois en septembre, Brea system a été mis en redressement judiciaire en décembre…. « Sans oublier Bosch qui ferme sur Moulins », ajoute Gurbet.  Et pour couronner le tout, 190 suppressions d'emploi ont été annoncées en novembre à La forge Erasteel à Commentry. « Sauf qu'à Commentry, le maire se bat vraiment pour défendre les emplois, contrairement à ici », pointe Corinne, une retraitée venue tenir ce matin là sa permanence syndicale. « Quand, comme en décembre, la CGT organise une commission de réflexion sur l'industrialisation de l'Allier, tout le monde est là, sauf lui », poursuit-elle. 

Des quartiers dépourvus d'écoles publiques

Même reproche côté défense des transports publics : « On nous a installé un comité de défense et de développement du rail il y a un an et demi… et depuis, plus de nouvelles ! », tonne Pascal, ancien cheminot. Le nombre de train a descendu à la même cadence que celle du nombre d'habitants, et désormais, impossible de relier Paris ou Lyon sans passer par Vierzon ou Clermont. À Montluçon, le nombre décroissant d'habitants s'est traduit aussi par deux fermetures d'écoles, aux abords de l'hôpital, durant la dernière mandature. « Si bien que dans certains quartiers de la ville, les gens n'ont pas d'autre choix que de mettre leurs gosses dans le privé », explique Magali Ferreira, cégétiste et conseillère municipale.

Un problème, notamment, pour attirer et garder des médecins à l'hôpital de Montluçon. La dizaine de soignantes présentes ce jour-là à leur réunion syndicale racontent comme elles ont dû se battre pour préserver le service pédiatrie. « Une des chirurgienne avec qui je travaille s'était vu promettre une place en crèche par le maire, qu'elle n'a ensuite jamais eue », témoigne l'une d'elle. « On n’avait plus de généralistes, maintenant, on n’a plus de spécialistes. On a que des permis de conduire, pour emmener nos patients ailleurs », ironise une autre. « Le maire est le président du conseil de surveillance de l'hôpital. Ce qu'il pourrait faire, serait de rendre la ville attractive », souligne une dernière.  

L'attractivité, c'est le mot qui est sur toutes les bouches à la bourse du travail. « Quand vous prenez la rue de la République, vous pouvez compter une quarantaine de boutiques fermées à la suite. Ni les grandes enseignes, ni les indépendants n'arrivent à tenir. Il n'y a plus que trois vraies boulangeries dans toute la ville, sinon, c'est Feuillette ou Marie Blachère », souligne Magali. Un problème accentué par la politique municipale de stationnement, qui a ramené à 30 minutes l'autorisation de se garer gratuitement en centre-ville, quand elle était auparavant de deux heures. « Même pour les vieux, y'a rien. Ils viennent de faire une « maison des anciens » : on doit se garer loin, les activités sont payantes », râle Gérard, retraité hospitalier. 

Terre d'élection de Pierre-Edouard Stérin

Il est pourtant un domaine où le maire s'est occupé de l'attractivité de la ville. « Quand le Canon va-t-il tonner à Montluçon ? », s'interrogeait-il le 28 novembre en reprenant une publication Facebook du Canon Français. L'organisateur de banquets est financé par le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, qui appelle à avoir « plus de bébés de souche européenne ». Trois jours plus tard, le Canon Français annonçait l'organisation d'un banquet auvergnat. Les 13, 14 et 15 février, le château de Bisseret à Lavault Sainte-Anne a fait le plein, attirant 2500 personnes de toute la région. 

Pierre-Edouard Stérin semble avoir fait de l'Allier sa terre d'élection : cet été, les associations qu'il aide à financer organisaient des spectacles – dont « Murmures de la cité » à Moulins -, des réécritures de l'histoire type Puy du fou. 

Face à ces monuments de propagande plus ou moins subliminale, les réactions des militants CGT sont systématiques. Mais la pression est forte :  « On ne veut pas non plus stigmatiser ceux qui y vont en les traitant de fachos. Avant, il y avait la fête du Cochon a Mazirat, mais le restaurant a fermé. On entend le besoin de festoyer, de banqueter. Stérin réactive la fête de village », explique Corinne, une militante de toujours de la CGT et du PCF. Un crève-coeur, pour celle qui s'est battu pour faire perdurer les commémorations des actes de résistance du 6 janvier 1943 et les fusillés du 14 août 1944, dont l'un de ses grands-oncles. « On s'est encore fait conspuer par la droite et la presse locale, qui nous ont traité d'anti-républicains parce qu'on s'est retournés quand Joris Bovet, le député RN, a déposé sa gerbe sur le monument aux morts. Alors que son parti a été créé par la Waffen SS. Une honte, pour la ville de Jean Dormoy et de son fils Marx Dormoy, assassiné par les cagoulards », s'indigne-t-elle. Or Frédéric Laporte a appelé à voter contre la LFI au second tour des dernières législatives, qui faisait face… à ce candidat RN. 

Des émissaires de Zemmour sur la liste de Laporte

Les syndicalistes sentent la poussée de l'extrême droite au quotidien. À la fin de la réunion des soignantes de l'hôpital, la parole se libère. « Mon mari n'en peut plus, à l'usine, d'entendre les propos racistes de ses collègues au cul de la machine », commence l'une d'entre elles. « Moi, mon mari est médecin, et son nom sonne français. Alors quand ils découvrent qu'il est noir, certains patients refusent d'être soignés par lui », déplore une seconde. Puis une troisième : « Au garage, un client a demandé que l'un des employés ne s'occupe pas de sa voiture ». Même son de cloche chez les retraités de l'hôpital : « Je n'ose plus remettre les pieds au club retraités du village, parce que je me suis pris le bec avec d'autres retraitées que j'ai entendu dire « On est plus chez nous » ». « Quand on discute avec le voisin, il dit, y'a trop de noirs, on est plus chez nous. Il n'y a plus d'activités collectives si bien que les gens restent chez eux devant leur télé et finissent par penser ça, même si le seul couple d'une maghrébine et d'un Africain dans le village est là depuis 30 ans et impliqué dans toutes les associations », poursuit Michel, un autre retraité de l'hôpital. 

Frédéric Laporte a bien saisi cet air du temps. Trois jours avant notre passage à Montluçon, le parti d'Éric Zemmour, Reconquête, annonçait que plusieurs de ses membres figuraient sur la liste du maire aux prochaines municipales, sans préciser les quels. Une annonce qui n'a pas fait fuir les macronistes de Renaissance, présents aussi sur sa liste. Ce grand écart explique peut-être l'absence de liste du Rassemblement national à Montluçon. Une autre liste, conduite par Philippe Perche, qui émarge au parti Horizon d'Edouard Philippe, récupère les insatisfaits de droite. Parmi eux, Joseph Roudillon, qui se qualifie lui-même de « royaliste nostalgique » et donne des conférences aux universités d'été d'Action Française.  

Une gauche divisée

Mais cette division de la droite est loin d'être une garantie de victoire pour la gauche. Car celle-ci se présente également divisée, avec une configuration originale. La liste de Pierre Mothet, qui rassemble la France Insoumise et des membres du parti socialiste, s'oppose à celle de Laurent Brun, qui représente le Parti communiste et le Parti radical de gauche. Les deux sont issus du PCF, et présentent, chacun sur leur liste, des cégétistes. Aucun des syndicalistes interrogés cette journée à la Bourse du travail n'ont été en capacité d'expliquer les différences politiques entre les deux listes, et tous s'accordent pour expliquer cette division par des questions de personnes. « Je me demande  comment les Montluçonnais, même avec une sensibilité de gauche, peuvent-il se retrouver là dedans ? », déprime Géraldine. La réponse, les 15 et 22 mars prochains.