Quelques jours après la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué par des frappes israélo-américaines, et tandis que la guerre continue de bouleverser la région, nous nous sommes tournés vers Azadeh Kian. La sociologue franco-iranienne, directrice du Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes de l'université Paris-Cité nous aide à y voir plus clair quant au sentiment de la population et à dresser l’état des lieux des forces populaires dans le pays.
Tout d'abord, comment se déroule la transition du pouvoir suite à la mort d'Ali Khamenei et qui va diriger l'Iran dans les prochains jours ?
La transition est en cours dans la mesure où, après l’assassinat de Khamenei, il y a un conseil composé de trois personnes : le président de la République islamique, le chef du pouvoir judiciaire et Alireza Arafi – dont le nom circule pour succéder à Khamenei -, qui a été constitué pour se substituer à certaines responsabilités du guide. Mais le guide, avant même son assassinat, alors qu’il était en vie, a conféré ses prérogatives en termes d’orientation du pays à Ali Larijani. Il est le président du Conseil de la Sûreté nationale. Et donc c’est lui maintenant qui décide, par exemple, s’il veut négocier ou non avec Trump. En plus de cela, ils sont en train de réfléchir à la substitution du guide par une autre personnalité religieuse.
Contrairement à ce que beaucoup pensaient, le régime n’allait pas s’effondrer juste parce que Khamenei était assassiné. C’est un régime qui est institutionnalisé. Donc il ne faut pas trop penser que le régime va s’effondrer. En Iran, ils maintiennent un pouvoir qui est à la fois pouvoir civil, militaire et religieux.
Trump a justifié son attaque avec Israël sur l'Iran en disant qu’il voulait « éliminer la menace imminente » que constituait le pays. Avec la mort de Khamenei, la menace qu’il considère n’est pas effacée justement en raison de cette institutionnalisation du pouvoir dont vous parlez. Comment le conflit actuel va-t-il continuer et par quels biais va-t-il affecter la situation politique du pays ?
Premièrement, je ne suis pas d’accord pour dire que l’Iran constituait une menace imminente pour les États-Unis. Trump lui-même, après les frappes contre les industries ou les installations nucléaires iraniennes de juin 2025, a déclaré publiquement que tout était fini, qu’il avait tout démoli. Il n’y avait donc pas de menace imminente. L’ensemble des spécialistes nucléaires militaires disaient que, même si l’Iran a quelques kilos d’uranium enrichi, il ne serait pas capable d’aller vers la fabrication d’une bombe rapidement. La menace portait surtout sur Israël parce qu'elle se sent menacée par les missiles iraniens. Je tiens aussi à rappeler que la guerre contre l’Iran est contraire au droit international.
Après, il n’y a pas que Khamenei qui était en faveur du nucléaire ou en faveur de missiles balistiques, sauf que Trump détestait Khamenei. Ce conflit a aussi une dimension très personnelle. Il pensait que si Khamenei n’était plus là, il pourrait discuter avec Larijani ou quelqu’un qui allait se substituer à Khamenei. Le but de Trump est clair, ce n'est pas d’installer la démocratie en Iran, ça ne l’a jamais été de toute façon. C’était de pouvoir avoir un Iran fragilisé, avec un pouvoir avec lequel il pouvait s’entendre et sur lequel il pouvait avoir une mainmise importante. Le président américain est aussi en train d’armer les Kurdes et un certain nombre d’autres dissidents, comme les moudjahidines, sur place afin qu’ils puissent se battre contre le régime. Il y a donc plusieurs scénarios envisageables, dont celui-ci : que l’armée régulière baisse les armes, se neutralise. Ce qui n’est pas le cas actuellement.
Comment, du coup, le peuple iranien vit-il ce conflit ? Éprouve-t-il du soulagement avec la mort de Khamenei, subit-il l’incertitude autour de la future administration du pays ?
C’est très difficile à dire, mais ce qu’on voit à travers ce qui nous parvient comme témoignages, internet étant coupé, c’est que les gens qui sont sous les bombes ont peur pour leur vie, font tout d’abord et avant tout pour pouvoir survivre. Pour l’instant, voilà l’état d’esprit de la population. À la suite de la mort de Khamenei en Iran, une partie de la population était très contente car il est responsable d’une série de massacres depuis de nombreuses années, il était considéré comme le plus sanguinaire de tous les derniers dirigeants en Iran. Il a qualifié la population iranienne elle-même d'ennemie et a ordonné qu’on la tue. Même si, une autre partie de la population, 10 ou 15 %, a quand même pleuré sa mort, c'est néanmoins une majorité qui était contente de constater que le bourreau était mort.
Maintenant, ce que l'on constate, c’est l'inquiétude et le questionnement sur une possible guerre civile, le risque de voir la situation devenir plus chaotique encore. Au vu de tous les opposants, tant les États-Unis et Israël que les frontaliers avec Daesh ou les groupes baloutches, la situation peut assez rapidement devenir réellement explosive.
Cette force du peuple iranien n'est plus à prouver, nous l'avons récemment vu dans les manifestations de janvier nées autour des bazars contre la vie chère à l’origine et qui ont rassemblé des milliers de citoyens et qui ont été très durement réprimées. Qu'en est-il des organisations citoyennes, syndicats et mouvements progressistes dans le pays ? Ont-ils un rôle à jouer dans la situation actuelle ?
En Iran, il n’y a ni parti politique autonome ni syndicat autonome. Il n’y a pas de confédération syndicale. Il y a des syndicats dans les écoles pour les enseignants par exemple, mais quand ils envoient des ordres de grève, tout le monde ne fait pas grève. Les syndicats des camionneurs, des conducteurs de bus ou des ouvriers de l’industrie pétrochimique sont plus protestataires et sont très actifs et souvent en grève. Mais attention, c'est surtout quand il s’agit de revendiquer pour leur salaire ; pour les questions politiques, pas tant que ça… Donc ça se passe par la société civile.
Par le passé, les manifestations, par exemple en 2009, ont été lancées par la société civile. Tout était parti des commerçants du bazar de Téhéran et puis ça s’était répandu d’abord aux étudiants. Une des forces de mobilisation en Iran reste les étudiants, ils sont quatre millions en Iran. Et les universités sont propices, avec cette concentration de personnes, à la naissance des rassemblements, des manifestations. La société civile iranienne existe et a toujours tenté de se maintenir et d’essayer de monter en puissance à chaque fois que l’occasion le permettait, jusqu’à aujourd’hui. Mais la question est la guerre. Est-ce que la guerre est propice à une telle montée en puissance de la société civile ou, au contraire, est-ce l’inverse qui est en train de se passer ?
Et si l'on regarde dans le futur, est-ce que cette société civile sera capable de trouver d'autres solutions, d'autres figures de dirigeants pour un nouveau régime ? Peut-être des forces de gauche…
La gauche a une histoire en Iran, sauf qu'elle a été très affaiblie par le régime islamique. Elle a été laminée, elle a été exécutée, enfin réprimée. À elle seule, je ne pense pas que la gauche puisse constituer une alternative. Sauf qu’une partie de la gauche en Iran est en train de faire une coalition avec d’autres forces politiques plus libérales, aussi opposées au régime. Ils ont annoncé la formation de ce qu’on peut appeler un front républicain. Au sein de ce dernier se trouvent à la fois des gens issus de la gauche, mais également des libéraux, un certain nombre de nationalistes qui sont des soutiens ou des disciples de Mossadegh, l'ancien Premier ministre iranien (plusieurs fois à la tête du gouvernement dans les années 1950 puis destitué par un coup d’État, NDLR), voire des monarchistes. La gauche est trop faible au plan organisationnel ; néanmoins, étant donné la pauvreté, la situation économique désastreuse et l’écart entre un petit pourcentage de très riches et la majorité qui s’est appauvrie, je pense que la gauche, dans le futur de l'Iran, aura tout à fait sa place. Une gauche très différente de celle que l'on peut imaginer dans la diaspora, une gauche bien plus consciente qu’elle de la situation iranienne. Mais cette gauche, pour l’instant, n’existe pas réellement.