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Travailleurs des plateformes

Journées harassantes et pression psychique : comment Uber dévore le corps et l’esprit des livreurs à vélo

1 avril 2026 | Mise à jour le 1 avril 2026
Par | Photo(s) : Médecins du Monde
Journées harassantes et pression psychique : comment Uber dévore le corps et l’esprit des livreurs à vélo

L'étude santé course permet d'objectiver l'exploitation systémique des livreurs à vélo.

Une étude inédite menée auprès d'un millier de livreurs à vélo et publiée le mardi 31 mars révèle les effets de l'ubérisation sur la santé physique et mentale de ces travailleurs invisibles. Journées harassantes, pression constante, insultes racistes, revenus indécents, troubles dépressifs, accidents non reconnus… L’étude montre encore un quotidien confinant à l’esclavage moderne, au moment où le gouvernement risque de vouloir transposer a minima la directive européenne visant à améliorer le sort de ces travailleurs.

Derrière des sushis commandés de son canapé via une application, se dissimule probablement le quotidien éreintant d'un livreur à vélo. Telle est la réalité au travail que dépeint une étude, publiée ce mardi 31 mars, conduite conjointement par une équipe de chercheurs (Institut de Recherche pour le Développement-IRD et Institut national d'études démographiques-Ined), Médecins du monde et deux maisons de livreurs à Paris et à Bordeaux. Menée auprès de plus d'un millier de livreurs, elle met en lumière l'impact des conditions de travail sur la santé de ces travailleurs invisibles, majoritairement immigrés sans-papiers, et comment Uber Eats et Consorts se repaissent de leur extrême précarité pour asseoir leur modèle économique.

63 heures par semaine pour 1480 euros bruts par mois

Selon l'enquête, le temps de travail moyen de ces travailleurs s'élève à 63 heures par semaine. Soit quasiment l'équivalent de deux 35 heures hebdomadaires ! Huit livreurs sur dix confie trimer au moins six jours par semaine. En dépit de quoi, les revenus ne cessent de diminuer pour s'établir en moyenne à 1480 euros bruts par mois. Soit un revenu horaire moyen inférieur à 6 euros bruts. À titre de comparaison, Uber Eats proposait en 2017 une rétribution entre 15 et 30 euros de l'heure pour fidéliser une indispensable flotte de coursiers, avant d'adopter un paiement à la course et de tirer vers le bas une rémunération par nature aléatoire du fait du statut d'auto-entrepreneur. Un revenu qui ne suffit pas à couvrir les besoins essentiels. Plus d'un livreur enquêté sur deux (56%) déclare avoir déjà passé une journée entière sans prendre un vrai repas faute d'argent, au cours de l'année précédente.

Peur d'être déconnectés de manière arbitraire, peur d'être agressés, peur de l'accident…Les livreurs à vélo travaillent souvent la boule au ventre. Près de six livreurs sur dix déclarent avoir déjà subi des discriminations dans le cadre de leur travail. Parmi eux, 57% estiment que ces discriminations étaient dues à leur couleur de peau. Un quart d’entre eux déclarent avoir été exposés à une agression physique, 60% à une agression verbale, de la part des clients ou des employés de restaurants.

À la première génération de coursiers ubérisés, composée pour partie d'étudiants et de salariés en quête d'un revenu d'appoint a succédé une armée de travailleurs sans-papiers qui n'ont pas d'autre choix que d'accepter n'importe quelle condition pour gagner un peu d'argent. Les livreurs sont à 98% des personnes immigrées ; 68% n'ont pas de titre de séjour et 76% sont contraints de louer un compte à une personne tierce -en contrepartie du reversement de 528 euros en moyenne-, ce qui les expose à une plus grande précarité encore. « Cette précarité de statut est au cœur du modèle économique des plateformes », note Médecins du monde.

La pression du management algorithmique… et un métier qui abîme

L'étude en met aussi une couche sur la pression constante qu'exerce le management algorithmique. 74% des personnes interrogées estiment devoir suivre strictement les instructions par peur d'être déconnectés ; 74% ont le sentiment d'être surveillés en permanence par la plateforme. « Cette peur de la déconnexion est constante et exerce une pression psychique terrible. Cette surveillance par l'algorithme montre bien le lien de subordination évident que nient les plateformes », commente Katy Fenech, coordinatrice du programme travailleurs et travailleuses précarisés pour Médecins du mode.

Le rythme effréné, la pression des plateformes, l'insécurité économique, le manque d'équipements adaptés abiment le corps et l'esprit. Parmi les maux les plus répandus, des douleurs au dos, des troubles urinaires, des troubles du sommeil, d'anxiété…36% des personnes interrogées ont ressenti des douleurs au dos dans les 30 jours précédant l'enquête ; en l'absence d'accès à des toilettes, 32% déclarent avoir présenté des troubles urinaires réguliers ; 85% déclarent souffrir régulièrement de fatigue ; 63% de maux de tête et 53% de troubles du sommeil.

Les accidents du travail sont aussi très fréquents, les livreurs étant amenés à rouler à une vitesse élevée pour répondre aux exigences des plateformes, sans toujours disposer d'un matériel en bon état. Plus d'un livreur sur deux a déjà été victime d'au moins un accident. « L'étude souligne aussi la détresse psychologique due notamment à cette peur d'être déconnecté, à l'impossibilité de s'arrêter même quand on a mal. 49% des livreurs présentent des troubles de dépression modérée à sévère », observe Katy Fenech, de Médecins du monde. Or, toujours selon l'étude, seuls 68% des livreurs ont une couverture santé, que ce soit la Sécurité sociale ou l'Aide médicale de l'Etat. « Il faut être conscient que le confort des uns s’exerce au détriment de la condition très fragile des autres », enchaîne Jonathan L’Utile Chevallier, coordinateur de la maison des livreurs à Bordeaux.

Le risque d’une transposition a minima

Inédits par leur ampleur, ces travaux contribuent à objectiver le vécu professionnel des livreurs à vélo. En mars 2025 déjà, une étude menée par l'Anses sur saisine de la CGT s'intéressait aux effets délétères de l'organisation du travail sur la santé physique et mentale des travailleurs des plateformes numériques. Cette mise en lumière intervient alors que la France doit transposer d'ici la fin de l'année la directive européenne visant à améliorer les conditions de travail des travailleurs des plateformes. Laquelle a été votée par le Parlement européen avant les élections de juin 2024, après que la France s'y soit farouchement opposée.

Parmi les avancées de ce texte, une présomption légale de salariat, une charge de la preuve inversée qui incombe dorénavant aux plateformes en cas de contestation, et une gestion plus transparente des algorithmes. « L'étude met en avant des chiffres incontestables alors que le gouvernement est tenté de transposer a minima la directive européenne », commente Ludovic Rioux, animateur du secteur des plateformes de livraison pour la CGT transports. « La transposition de la directive est un enjeu majeur. Notre crainte est que le gouvernement la transpose a minima et que les conditions des livreurs empirent encore », ajoute Katy Fenech. Parmi les propositions pour améliorer le sort des livreurs, le droit à une protection sociale digne de ce nom, une rémunération prenant en compte les horaires réels de travail, la reconnaissance du travail indépendant ou sous alias dans la régularisation. De son côté, la CGT revendique l’instauration d’une véritable présomption de salariat pour garantir un contrat encadré par le Code du travail, la régularisation de tous les travailleurs sans-papiers du secteur.