150 travailleurs, pour certains sans-papiers, ont pris possession d’une salle de la Métropole de Grenoble le 19 novembre dernier. Depuis, ils ne lâchent rien et multiplient les actions, emmenés par la CGT livreurs locale.
Fin de journée mercredi 1er avril, bâtiment de la Métropole de Grenoble, en centre-ville. Devant la double-porte un agent de sécurité privée, discutant avec quelques livreurs, prêts à partir pour des missions. Un sourire, l’entrée s’ouvre, et laisse place au brouhaha ambiant. Un mélange de cris d’enfants qui jouent, de discussions d’une centaine de personne. L’entrée est sombre. Sur la droite, des chaises sont alignées. À chaque angle qu’offre le bâtiment, des lits sont entassés, avec quelques tables renversées pour essayer d’offrir un semblant d’intimité aux personnes qui dorment dedans. Un peu plus loin, une grande salle, où les matelas s’entassent là où il y a la place. Au fond à droite, des tas de sacs poubelles, de sacs de courses, remplis d’affaires personnelles. C’est ici que (sur)vivent les 30 familles restantes sur les 150 travailleurs et travailleuses mis à la porte par Actis, principal bailleur social à Grenoble, le 27 octobre dernier. Parmi eux, des femmes enceintes et des enfants en bas âge.
Mohamed Fofana, secrétaire du syndicat CGT des livreurs à Grenoble, raconte, pour NVO.fr : « Nous habitions dans des squats possédés par des marchands de sommeil, qui nous faisaient payer le loyer en cash, 150 euros par semaine. Les appartements appartenaient à Actis », retrace-t-il. Le bailleur social demande l’intervention de la police pour les expulser, juste avant la trêve hivernale. Une procédure d’évacuation de squat légale. Mais les familles ont fini à la rue. « On a voulu aller à la mairie, rentrer dans les locaux et les occuper avec nos tentes, mais elle a très vite été sécurisée par la police, on n’a pas réussi, et on n’a pas pu rencontrer Eric Piolle [le maire de Grenoble à cette époque, NDLR]. Alors on a très vite eu l’idée d’aller à la Métropole. On est entrés, on a fait du bruit, on a dit qu’on voulait des logements, qu’on ne pouvait pas laisser femmes et enfants à la rue ». Le coup de force fonctionne, et un accord est passé pour les laisser prendre possession d’une partie du rez-de-chaussée du bâtiment. Et l’occupation, entamée le 19 novembre, dure toujours, près de cinq mois plus tard.
Une occupation entrecoupée de drames
Une réussite au goût amer : si les familles ne dorment pas à la rue, elles doivent partager une grande salle et des couloirs à 150. Deux toilettes sont à disposition et aucune douche n’est disponible. Les effets d’une situation pareille sont terribles pour chacun. Des couples ont perdu leur bébé à l’accouchement, d’autres ont eu des grands prématurés. Des personnes développent des maux de tête, le sommeil est mauvais pour tout le monde. Avec des enfants en bas âge partout dans la salle, il suffit qu’un se réveille pour réveiller les autres…
Le dossier avance, cependant : il ne reste « plus que » trente personnes (dont certaines familles avec enfants) à loger, plus 16 personnes qui ne faisaient pas partie de la mobilisation originelle et qui ont poussé la porte de l’occupation pour trouver de l’aide. Les occupants visaient une libération de la Métropole au plus tard le 25 février. Plus d’un mois plus tard, la situation n’a pas décanté, malgré l’urgence pour chacun. Surtout que certains des occupants sont sans-papiers, voire sous le coup d’une OQTF, et risquent à tout moment d’être embarqués. Laurence Ruffin, nouvelle maire de Grenoble, a accueilli une délégation le 3 avril. Espoir éphémère : l’édile refuse de reloger les 30 derniers occupants, pointant un manque de moyens, mais a promis de prêcher leur parole auprès des communes de la métropole n’ayant pas participé à l’effort commun.
Une organisation au cordeau
Pour que cette cohabitation forcée, entre familles, hommes et femmes seuls, avec des enfants de 0 à 3 ans au milieu, demeure vivable, il faut une organisation stricte. Avec l’aide d’assocations et syndicats qui se sont mis au diapason dès les premiers jours – CGT, CNT, DAL – et l’expérience des livreurs syndiqués, chacun a rapidement trouvé sa place. Des référents pour différents « pôles » sont désignés, chacun a son rôle. Une espèce d’horlogerie s’est rapidement mise en place, où chaque rouage est vital pour le bon fonctionnement de tout le mécanisme. Des Assemblées générales régulières sont organisées, qui permet de répondre aux questions de chacun et de laisser la place aux associations et syndicats alliés pour donner des nouvelles : où en sont les travaux des appartements promis ? Quelles sont les prochaines mobilisations ? Quand sont les prochaines délégations, et accueillies par qui ?
Caroline Audric, secrétaire générale de l’Union locale de Grenoble de la CGT, salue la mobilisation de chacun : « Ils doivent se battre pour leur logement, mais sont de toutes les luttes, sont de toutes les mobilisations », relève-t-elle, admirative. Elle replace la place du syndicat dans cette occupation : « Notre rôle est déjà politique. Il est de rappeler que ce sont avant tout des travailleurs. Ensuite, le logement, et le logement digne, est dans les revendications de notre syndicat au niveau national, donc nous le portons aussi sur le terrain au niveau local. Avec l’inconditionnalité de l’accès, qu’on ait des papiers ou non », entame-t-elle.
Et de préciser : « Mais on est ici avant tout en soutien de ce que eux font. On est là en appui dans les délégations, dans les démarches administratives, et on fait marcher notre réseau syndical dans les mairies, par exemple, pour qu’elles acceptent de mettre des logements au pot commun. Quand la CGT s’engage auprès de ces travailleurs, ça a un poids, une légitimité qui compte », estime-elle. Ce « pot commun » dont Caroline parle a été obtenu grâce à ce qu’elle appelle un « métro-tour ». Les occupants ont organisé un tour des villes de la métropole de Grenoble. Entre invitation par les mairies ou auto-invitation dans les Conseils municipaux, les militants ont réussi à obtenir des promesses de logements de la part des municipalités, appuyés par la CGT et les autres organisations solidaires : le CNT, mais aussi et surtout le DAL (collectif pour le Droit au logement), premier collectif à avoir accompagné les personnes exilées, et qui a interpellé les autres organisations dès le début. « Le DAL, fort de son expérience de lutte collective a donc dès le départ soutenu et encouragé la mobilisation », explique le collectif. « Il peut être vu comme un outil. Nos expériences d’occupations passées nous donnent des réflexes pour organiser le soutien à la lutte des personnes : co-organiser les AG, organiser la présence sur place des soutiens, appeler à la mobilisation », enchaîne-t-il, « si à travers l’occupation, la lutte est collective, il y a parfois besoin d’avancer sur des situations individuelles, donc nous faisons le lien avec les permanences hebdomadaires du DAL. »
Une crise générale du logement à Grenoble
Le problème, c’est que la plupart des logements, encore vides, ont besoin de travaux. Et ça traîne en longueur… Au DAL, on s’étonne de la lenteur du processus : il n’y a plus d’obstacle côté politique ou administratif. Seuls les travaux doivent s’opérer, mais l’EPFL (Etablissement public de foncier local) ne traite pas les dossiers en urgence. Plus largement, la situation est intenable dans la capitale des Alpes. 17 000 logements seraient vides dans l’agglomération, dont 6 612 à Grenoble même.
« Dans le logement HLM, certains quartiers affichent un taux de vacance qui monte jusqu'à 30%, alors que des familles de migrants sont hébergées dans des écoles de la ville », enrage le DAL. À Grenoble, des familles, en plus des 150, dorment dans des écoles, des squats, chez un tiers. 4 400 sont domiciliées au CCAS, dont 1 300 seraient à la rue, toujours selon le collectif. Reste aux nouveaux élus de prendre leur part dans ce combat.
Nathan Lautier