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démocratie sociale

Alexis Cukier : « Le recul du pouvoir d’agir sur son travail est un poison »

20 avril 2026 | Mise à jour le 20 avril 2026
Par | Photo(s) : Sarah Delattre
Alexis Cukier : « Le recul du pouvoir d’agir sur son travail est un poison »

Alexis Cukier, maître de conférences à l'université de Poitiers. Montreuil, avril 2026.

Un groupe de chercheurs et de syndicalistes publient un Manifeste pour une démocratie du travail. L’objectif ? Se réapproprier collectivement cet objet politique pour changer le monde et mettre en avant les démarches syndicales qui se nourrissent du travail réel pour infléchir le rapport de force. Entretien avec Alexis Cukier, chercheur en philosophie et maître de conférences à Poitiers, coauteur de cet ouvrage collectif.

Comment est né ce manifeste et quel est son objet ?

Ce manifeste résulte de rencontres entre chercheurs et syndicalistes organisées dans le cadre des ateliers Travail et Démocratie depuis 2018. Les participants y échangent autour d’enquêtes sur les manières concrètes de démocratiser le travail, sur des rapports entre le travail et le soin, l'écologie, l'économie sociale et solidaire… L'objectif de ce manifeste est double : faire du travail, de ses réalités et de ses finalités un objet politique de premier plan, notamment dans le cadre des élections présidentielle et législatives. Et ce, alors que ces questions, qui touchent de fait aussi à la protection sociale, à l'écologie et à la santé, seront sans doute évincées. Nous souhaitons aussi contribuer à développer les démarches syndicales qui partent de la parole des salariés sur leur travail réel pour construire un rapport de force. Ces démarches, en vivifiant la démocratie au travail, contribuent à renouveler et à développer l'activité syndicale.

Pourquoi y a-t-il urgence à débattre de démocratie du travail, à en faire une question politique ?

L'idée, c'est de penser la crise démocratique à partir de celle du travail, de se réapproprier collectivement le travail pour changer le monde. Le management néolibéral s'est traduit par une intensification des tâches, une individualisation des rapports entre travailleurs, une perte de sens… Le recul du pouvoir d'agir sur son travail est un poison, non seulement pour la santé, mais aussi pour l'environnement et la démocratie. La dégradation des conditions d'exercice, l'absence d'autonomie et l'éclatement du collectif conduisent à une épidémie de souffrance au travail, qui se révèle coûteuse pour la société. Le scandale du Dieselgate, par exemple, s'explique par un travail entravé, avec des alertes d'ingénieurs qui ont été ignorées.

L'empêchement de la démocratie du travail se traduit dans les urnes, avec une moindre participation aux élections et un vote vers l'extrême droite. La division des travailleurs, la destruction des collectifs, c'est ce sur quoi s'appuie le RN.  Selon la manière dont il est organisé, le travail peut nourrir ou faire dépérir la liberté, l'égalité et la fraternité, préserver ou ruiner l'équilibre de la biosphère.

Côté écologie, la bifurcation sera avant tout une transformation du travail. Les travailleurs ont toute leur place, pas seulement comme exécutants mais comme stratèges, qui élaborent des projets alternatifs à ceux du “capitalisme vert” à partir du travail réel.

Enfin, nous défendons l'idée que la démocratie du travail n'est pas seulement une question de statut ou de gouvernance. Même dans des Scop, où les salariés sont sociétaires, il peut y avoir une division du travail très hiérarchisée. La délibération, la coopération, cela s'apprend par l’expérience, c’est une activité permanente qui prend du temps.

Cette source d'énergie démocratique est rejetée par la droite, ignorée par la gauche, et les syndicats l'ont longtemps négligée, écrivez-vous…

La droite se fiche de la manière dont le travail s'exerce. Ce qui intéresse la bourgeoisie, ce sont les profits et la productivité. Les politiques de droite visant à « libérer le travail » veulent surtout « libérer » les entreprises des travailleurs, qui sont perçus comme des paresseux, et se « libérer » des normes protectrices. À l'opposé, nous proposons de libérer le travail des contraintes néo-managériales et financières, de manière à lui faire retrouver sa dimension de réalisation de soi et de construction du collectif. La gauche, pour sa part, conserve trop souvent un logiciel de classe sociale, avec une conception du travail bureaucratique forgée dans des organisations elles-mêmes peu démocratiques.

Côté syndical, les effets des différentes réformes – telles que les ordonnances Macron – ont épuisé une partie des militants, happés par l'institutionnel, ce qui a contribué à les déconnecter des collectifs du travail. Certains syndicalistes défendent aussi un dialogue avec les organisations patronales et l'État, qui se révèle assez éloigné de la manière dont les gens travaillent et de comment ils pourraient faire autrement. Cela étant dit, bon nombre de syndicats partent du travail réel pour élaborer un cahier revendicatif : c’est ce syndicalisme que nous voulons promouvoir.

Comment partir du travail réel pour infléchir le rapport de force ?

Il n'y a pas une seule recette. Les méthodes d'enquête-action, d'enquête conscientisante partent de l'analyse collective du travail. En gros, face à un problème, on prend le temps d'écouter, d'instaurer des espaces où on élabore collectivement une analyse et des propositions à partir du travail réel. Cette approche est très différente des cercles de qualité impulsés par les directions, où la parole reste corsetée par les rapports de subordination. Ces lieux d'expression ne sont pas autonomes et sont finalement devenus un moyen de management, utilisé pour neutraliser les résistances aux changements.

En faisant prendre conscience de l'inventivité que les salariés déploient pour bien travailler, en créant un consensus par en bas ou une controverse constructive sur les réalités professionnelles, les syndicats peuvent construire un point de vue de classe. Il n'y a plus la vision d'un syndicaliste qui nous explique quoi faire, mais des revendications construites ensemble. Cela consolide le collectif et aide à développer le rapport de force. Cette politisation du travail réel est parfois perçue comme un compromis incertain avec les intérêts patronaux, une forme de consentement à l'exploitation. Il n'en est rien. Les expériences sur lesquelles nous nous appuyons montrent que la discussion sur le travail réel a des effets émancipateurs.

Pour quels résultats, concrètement ?

Dans un hôpital du sud de la France, un syndicat part systématiquement du travail réel pour élaborer les revendications avec les agents et obtenir des moyens supplémentaires. À l'Office national des forêts, des syndicats ont renforcé leurs liens avec des associations écolos, en partant d’une réflexion sur la conception de leur mission, sur leur attachement à certains gestes du métier. Ce sont des exemples concrets de la manière dont on peut démocratiser le travail et, à partir de là, faire avancer l’égalité, la justice sociale et l’écologie dans l’ensemble de la société.