24 avril 2026 | Mise à jour le 24 avril 2026
Emmanuel Macron entame ce vendredi 24 avril une courte visite de la Grèce. Au programme : débat avec le Premier ministre de la droite conservatrice, Kyriakos Mitsotakis, du côté de l’Agora d’Athènes, échange avec les entrepreneurs et investisseurs, ou encore visite de la frégate Kimon où devrait être renouvelé un partenariat stratégique et actés des contrats d’armement. Une apparence d’émulation économique qui fait écran aux difficultés d’un pays toujours aux abois.
Ces vendredi 24 et samedi 25 avril, le Président de la République française Emmanuel Macron est en visite à Athènes. C’est la troisième fois qu’il séjourne dans la capitale grecque. La première fois, en 2017, il avait eu Alexis Tsipras, Premier ministre de la gauche grecque, comme interlocuteur. Depuis 2019, ce sont Kyriakos Mitsotakis et le parti de droite conservatrice qu’il dirige, Nouvelle Démocratie, qui sont au pouvoir. Et le chef du gouvernement se plaît à multiplier les déclarations optimistes : à l’en croire, la Grèce se porterait bien mieux que naguère. Une opinion que les Grecs des classes populaires et moyennes risquent fort de ne pas partager.
Une sorte de rêve…
Il est vrai que les chiffres budgétaires peuvent donner le sourire au gouvernement. En 2025, la Grèce fait figure d’élève modèle au sein de l’Union Européenne. Depuis 2020, la dette publique grecque a baissé de près de 60 points, passant de 207,6% du PIB en 2020 à 149,7% au troisième trimestre 2025. Le gouvernement grec estime même que l’endettement d’Athènes pourrait passer sous la barre des 140 % en 2027.
La Grèce a également enregistré un excédent budgétaire primaire (c’est-à-dire avant le service de la dette) de 4,9 %, soit 12,1 milliards d’euros. Un pic historique, d’autant que la plupart des économies européennes ont connu dans le même temps une dégradation de leurs finances publiques. Il n’en fallait pas moins pour que le Premier ministre évoque une performance « extrêmement rare. » Le rêve, en quelque sorte.
… qui est en fait le miroir aux alouettes
Sauf que ces chiffres sont pour une grande partie liée à… l’inflation. Deux économistes grecs, Achilleas Mantes et Kosmas Marinakis, l’ont démontré pour l’endettement du pays. Entre 2020 et 2024, l’indice des prix a augmenté de 18,5%. La valeur du PIB a ainsi mécaniquement augmenté. En revanche, le montant nominal de la dette est resté le même. En conséquence, le taux d’endettement a diminué. CQFD : d’après les calculs des deux économistes, si la dette publique grecque a donc bien baissé de 56 points entre 2020 et 2024, seuls 24 points de la diminution sont dus à la croissance… tandis que 32 autres points résultent de la flambée des prix.
Un trompe-l’œil qui n’est pas sans conséquences… et celles-ci se font d’ailleurs sentir sur le quotidien de la population. Car à cette inflation des tarifs indiqués sur les étiquettes des supermarchés ou sur les factures d’énergie, s’ajoute l’envolée des prix de l’immobilier, tant sur le marché locatif que sur celui de l’achat.
Pire encore : au cours des 15 dernières années, selon des chiffres arrêtés en 2024, la Grèce a connu la plus forte baisse des salaires réels parmi les pays de l’OCDE (-21,2 %). Elle se classe ainsi au bas du classement des pays membres de cette organisation. Même son de cloche du côté d’Eurostat, l’office européen des statistiques. Selon les calculs de cet institut, la Grèce disposait en 2023 d’un PIB par habitant exprimé en standard de pouvoir d’achat équivalent à 67 % de la moyenne européenne, soit la 26e place des 27 États membres – la Bulgarie étant alors la seule à faire pire.
Cette compression des salaires s’explique d’ailleurs aisément. On s’en souvient : la stratégie adoptée par la Troïka composée de l’UE, de la BCE et du FMI pour régler la « crise grecque » fut celle d’une austérité accompagnée d’une dévaluation interne. Or, l’économie se base toujours sur une main-d’oeuvre très bon marché, notamment dans le tourisme qui représente pourtant près du quart du PIB. En parallèle, le marché du travail était dérégulé. On citera un exemple de ce nivellement par le bas ou plutôt par la loi de la jungle : la suppression des conventions collectives – rétablies ces dernières années dans de rares secteurs et très amoindries.
Sombre avenir
Ces données hypothèquent aujourd’hui l’avenir du pays. En effet, même avec ces salaires soient faibles, la compétitivité de l’économie stagne. Le pays ne parvient pas à réaliser d’investissements productifs et innovants. Ses perspectives de développement sont limités. Bref, première de la classe au regard des chiffres budgétaires, la Grèce est en réalité un cas bien fragile à qui sait y regarder de plus près.
Autre sujet où la Grèce fait piètre figure : les libertés publiques. Elle apparaît bonne dernière des pays de l’Union européenne en matière de liberté de la presse, selon le rapport 2025 de Reporters sans frontières (RSF). À l’échelle mondiale, elle recule également d’un rang, passant de la 88e à la 89e position.
Et RSF n’est pas la seule ONG à pointer Athènes du doigt. Ainsi, l’ONG Liberties, qui s’inquiète dans son rapport de l’état de la liberté de la presse dans l’UE, cite la Grèce en exemple des dérives actuelles : opacité dans la concentration des médias, procédures-bâillons, agressions contre les journalistes, dissimulation d’informations d’intérêt public… Quant à Human Right Watch, elle déplore, dans un rapport de 101 pages intitulé « de mal en pis : la détérioration de la liberté des médias en Grèce » un environnement hostile pour les médias et les journalistes indépendants depuis l’arrivée du gouvernement du Nouvelle Démocratie en juillet 2019. Harcèlement, intimidation, surveillance et poursuites judiciaires abusives font partie du quotidien des reporters et rédacteurs.
La politique migratoire achève de noircir le tableau déjà bien sombre des libertés individuelles et de la dignité humaine en Grèce. Car les migrants sont régulièrement la cible du gouvernement. L’État grec est épinglée pour perpétrer des push backs, soit des renvois illégaux en mer. Il est aussi critiqué pour son entreprise de criminalisation des ONG d’aide aux migrants et des migrants eux-mêmes.
Ce catalogue dessine le portrait d’un gouvernement aux tendances illibérales. Un exécutif en place depuis sept ans maintenant, années au fil desquelles il a été mouillé dans de nombreux scandales, et qui continue pourtant d’être un interlocuteur privilégié par les Européens. Il faut croire que ceux-ci préfèrent garder les yeux rivés sur les mirages budgétaires plutôt que regarder en face les réalités du pays.
Pierre Wassermann