L'élevage en montagne, la Sécurité sociale, les Gilets jaunes, les travailleuses du soin, l'engagement politique, Jean-Luc Mélenchon… Depuis Trois frères et une vie (1998), son premier film consacré à des éleveurs de Haute-Savoie, Gilles Perret construit une filmographie résolument engagée à gauche. À l'occasion des 130 ans de la CGT, nous l'avons rencontré, aux côtés de Marion Richoux, pour évoquer On est la CGT !, leur dernier documentaire diffusé sur France Télévisions.
NVO : D'où est venue l'idée de réaliser un film sur les 130 ans de la CGT ?
Gilles Perret : En 2025, la CGT a rappelé à France Télévisions l'anniversaire de ses 130 ans, en suggérant qu'un documentaire pourrait marquer l'événement. Le projet nous a été proposé naturellement, compte tenu de nos affinités avec la centrale syndicale. Nous avons écrit une proposition, France Télévisions a accepté, et tout s'est enchaîné rapidement, dans des conditions de liberté que nous n'aurions pas osé espérer.
Vous l'avez co-réalisé à deux, avec Marion Richoux ici présente. Comment l'avez-vous conçu et écrit ?
G.P. : Nous avons tout de suite écarté l'idée de raconter 130 ans d'histoire en 56 minutes. Nous voulions un film ancré dans le présent, avec des militantes et militants actifs dans des secteurs variés, parfois inattendus. Un film moderne, qui fasse écho à l'histoire sans en être un.
Marion Richoux : Nous avons fait ce que nous aimons : trouver des personnages capables de nous raconter l'histoire, de nous plonger dans les luttes actuelles et de nous rappeler celles du passé.
Séverine, Anita, Ouria, Pierre et Hervé sont cinq syndicalistes qui mènent des combats concrets : sauver une usine ou un hôpital, protéger les travailleurs et les consommateurs contre les polluants éternels, lutter contre la discrimination syndicale ou défendre le service public. Comment les avez-vous choisis ?
M.R. : Nous avons identifié cinq interlocuteurs, dont le conflit chez Vencorex, qui est devenu le fil conducteur du film. Nous avions entendu parler de cette lutte et de la tentative de reprise de l'usine. C'était une histoire récurrente, idéale pour rythmer le récit. Séverine, qui a porté ce combat à bout de bras, nous a immédiatement séduits. Et comme nous ne connaissions pas la fin de l'histoire, cela apportait du suspense : nous savions que nous allions suivre les épisodes au tribunal de Lyon. Cela structurait le film, et nous espérions une issue heureuse.
G.P. : Hervé, le conducteur du RER C, je le connaissais déjà d'un précédent tournage avec François Ruffin. Anita, quant à elle, organisait des soirées-débats autour de nos films avec le journal Fakir à Chambéry. Mais je ne connaissais pas son parcours antérieur de Témoin de Jéhovah. Nous procédons toujours ainsi : nous tirons le fil de nos rencontres. Personne ne nous a imposé de portraits. Nous avons choisi nous-mêmes, en cherchant à représenter la diversité des activités. Et finalement, nous nous sommes retrouvés avec beaucoup de femmes.
M.R. : Il y a aussi eu la proximité géographique avec Rumilly, où se trouve le site de Tefal, tout près de chez nous. Nous aimons parler de ce que nous connaissons, à partir du local. Et cela nous a permis d'aborder une thématique qui nous tenait à cœur : l'environnement. On n'associe pas souvent la CGT à cette question. C'est comme ça que nous avons découvert Pierre, par hasard. Dans notre vallée, nous avions eu vent de son licenciement, et nous sommes allés le filmer.
G.P. : La question des PFAS, justement, illustre bien notre volonté de montrer une CGT d'aujourd'hui. Pas seulement les figures historiques de la sidérurgie ou de la SNCF, mais aussi des militants engagés sur des enjeux contemporains. Nous voulions casser les clichés, les images d'Épinal parfois caricaturales ou dépassées qui collent encore à la CGT. C'était une intention militante, assumée.
Pourquoi avoir choisi une bande-son à l'accordéon ?
G.P. : D'abord, parce que c'est un instrument populaire. Ensuite, parce que Pierre Luquet, l'accordéoniste du groupe La Rue Kétanou, est un ami et un voisin. Nous lui avons exposé nos intentions, il nous a proposé plusieurs morceaux, et nous en avons sélectionné certains.
M.R. : L'accordéon donne un rythme au film, il ponctue le récit comme des virgules. S'il peut évoquer la nostalgie des temps passés, surtout avec les archives, il crée aussi un lien avec le présent, car c'est un instrument intemporel qui produit aussi des sonorités très modernes.
Votre récit s'appuie sur des témoignages, des luttes actuelles, mais aussi sur des images d'archives. Quelle était votre intention ?
G.P. : L'idée n'était pas de faire un film d'histoire, mais un film actuel, en laissant nos interlocuteurs évoquer l'histoire. Nous leur avons demandé de nous parler des époques et des luttes passées qui les inspiraient, en évitant que tous citent les congés payés de 1936. Nous avons réparti les références en fonction de leurs affinités et de leurs secteurs d'activité, pour évoquer les périodes marquantes de la CGT, notamment les moments où des avancées majeures ont été obtenues.
M.R. : Ayant travaillé pendant plus de 15 ans dans le domaine des archives, il était évident qu'elles auraient leur place. Elles permettent aussi de rappeler le collectif à l'image, alors que nous suivons des portraits individuels. Elles montrent la force numérique de la CGT à son apogée. C'était important de jouer sur ces contrastes : d'un côté, des militants qui racontent les difficultés du syndicalisme au quotidien ; de l'autre, des images qui rappellent la puissance des luttes passées et le nombre de syndiqués aujourd'hui.
Lors d'une intervention devant de futurs cadres dirigeants de la Sécurité sociale, Jolfred Fregonara insiste, dans La Sociale, sur le rôle de la CGT dans la création de la Sécurité sociale et conclut : « C'est l'histoire. C'est important. » Vous reprenez ces propos à votre compte ?
G.P. : Absolument. Je le martèle d'ailleurs à chaque occasion, bien au-delà du cadre de ce film. Quand j'interviens dans les écoles – ce qui m'arrive encore souvent avec La Sociale –, je rappelle systématiquement que c'est la CGT, et elle seule, qui a mis en place la Sécurité sociale en 1945, en à peine huit mois. Le ministre fondateur, Ambroise Croizat, était communiste. Comme le dit Jolfred Fregonara : « C'est l'histoire. C'est comme ça. » Et plus le temps passe, plus les réactions sont surprenantes. Certains font la grimace. Mais tant pis. C'est la vie, c'est l'histoire.
Je me fais un devoir de le rappeler, car nous vivons dans une société où l'on parle beaucoup de post-vérité. Il faut se méfier des détournements de l'histoire et des valeurs portées par les camps politiques ou les syndicats. Quand on le peut, il faut remettre les pendules à l'heure. Ce film en était une belle occasion.
Est-ce un hommage, un témoignage, une restauration de l'image de la CGT, ou simplement de la pédagogie ?
G.P. : Un peu tout cela à la fois, je pense. J'espère en tout cas que notre parti pris est clair : nous assumons notre affection pour la CGT et le plaisir que nous avons eu à travailler dans ce climat. Mais ce sont avant tout des témoignages, des paroles de militants. France Télévisions nous a laissé une totale liberté, ce qui n'allait pas de soi. On ne voit pas souvent de documentaires sans commentaire, avec un point de vue ouvertement engagé. D'ailleurs, cela faisait plus de dix ans que je n'avais plus travaillé pour la télévision, justement à cause de ce formatage. J'avais fui ce milieu. Or, cette fois, ils ne se sont pas immiscé dans notre travail. Voici la preuve de l'importance d'une télévision publique.
M.R. : Il s'agissait aussi de casser des a priori.
G.P. : Parce qu'on entend tellement de conneries, parfois… Quand on a l'occasion de rétablir des vérités, on le fait. Et l'avantage de la télévision, c'est qu'elle permet de toucher un large public, y compris des spectateurs qui ne sont pas convaincus d'avance. Ce qui n'est pas toujours le cas au cinéma.
La diffusion sur France Télévisions est-elle un atout ?
G.P. : C'est en tout cas un espace démocratique dont nous nous sommes saisis. Il ne faut pas s'en priver. J'ai eu des relations tumultueuses avec la télévision : pendant des années, elle ne voulait plus de moi, et réciproquement. Nous n'étions pas d'accord sur la façon de travailler. Mais un climat et une méthode ont été restaurés, et nous avons pu retravailler ensemble dans un esprit de service public, avec de belles rencontres. On critique souvent la télévision pour son formatage, mais quand on y trouve des espaces où des gens essaient de faire leur travail correctement, nous nous en réjouissons.
Notons tout de même que le film a été diffusé après la commission d'enquête (sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public, la fameuse « commission Alloncle », NDLR). Je ne pense pas que ce soit un hasard.
Vous parliez de la lutte CGT de Vencorex. Or, malgré sa veine militante, votre film en montre l’échec.
M.R. : Quand nous avons commencé à filmer, nous n'en connaissions pas l'issue. C'est la réalité. C'est aussi pour cela que nous avons choisi de contrebalancer la fin du récit en visitant l'usine des 1336 avec Sophie Binet. D'abord, parce que nous voulions lui donner la parole et la filmer ailleurs qu'en manifestation, sous les banderoles. Ensuite, parce que nous voulions montrer le résultat d'une lutte victorieuse. Montrer que ça marche aussi, parfois.
G.P. : Cela correspond à une démarche générale, que ce soit dans les films que je réalise avec Marion ou avec François Ruffin : terminer sur une note positive pour transmettre un peu d'espoir au public. Ce n'est pas parce qu'on aborde des questions sociales qu'il faut en sortir déprimé. Au contraire, nous assumons de mettre un peu de carburant dans le moteur.
Fiche technique : On est la CGT ! 130 ans après, documentaire réalisé par Gilles Perret et Marion Richoux.
Durée : 55 min.
Diffusion : France Télévisions, le 3 mai 2026 à 23h00.
Disponible en replay jusqu'au 4 juin 2028.