Le 11 juin dernier, une cinquantaine d’artistes drag se sont rassemblés, à Paris et en visio, pour une première réunion avec la SFA-CGT. Un premier pas pour donner un cadre légal et coordonner des actions collectives pour un métier qui prend de l’ampleur. Des artistes dont l’expression gagne en visibilité en quête d’un syndicat, un syndicat soucieux de rester en prises avec tous les mondes du travail. Retour sur une rencontre qui devait avoir lieu.
11 juin 2026. La SFA-CGT – représentant les artistes de scène – met à disposition une salle parisienne pour la première réunion des drag. La salle est presque trop petite. Elle est pleine à craquer, et le double de personnes est présent en visio. En tout, 50 personnes sont présentes pour parler des droits des drags. Signe, peut-être, de l’urgence de rassembler les artistes drag pour structurer le corps de métier. Si NVO.fr a déjà eu l’occasion de se pencher sur cette première réunion et de dépeindre les difficultés auxquelles font face les artistes drag dans l’exercice de leur métier, restait à faire le récit de la rencontre (pas si) inattendue entre des interprètes en quête de représentation et un syndicat désireux de représenter des métiers trop longtemps tenus en marge.
Derrière le boom
À l’initiative, Liv Belluggio, drag king depuis 2012 à Toulouse, et cofondatrice de la Maison Clinquante. Avec un postulat de départ : « Nous avons parfois des conditions de travail hostiles, des fois on ne nous fait pas de contrat de travail… Et quand on est travailleuse isolée, c’est difficile de demander un contrat de travail, beaucoup ne le font pas. Cela provoque une surprécarisation de la profession ».
En parallèle, « il n’existe aucun syndicat structuré et représentatif pour les drags. Nous dépendons des cabarets, mais plus grand monde n’a de fonctionnement », analyse-t-elle. Et d’identifier le besoin : « Nous avons besoin d’une ligne commune, qui nous représente, avec une grille salariale, une convention collective, une représentativité dans les NAO (Négociation annuelle obligatoire, NDLR)… » Bref : avoir un droit du travail.
Alors, Liv propose, sur son compte Instagram, de faire un live pour en discuter avec ses collègues. C’est ici que l’histoire s’enclenche. Car le geste de Liv fait signe vers une réflexion en cours côté CGT. « Au moment où je tombe sur la story de Liv, on se disait en interne au syndicat qu’il fallait qu’on fasse quelque chose », raconte Tristan Ihn, délégué général du SFA-CGT. « Alors je lui ai proposé que le SFA-CGT soit le lieu de ces réflexions », explique-t-il. « On a déjà quelques individualités qui sont syndiquées, notamment pour des aides juridiques contre des employeurs ».
C’est que le métier de drag, s’il existe depuis très longtemps, a énormément évolué depuis l’arrivée de Drag Race France. « C’est un énorme boom », confirme Liv, « et c’est pour cela qu’il faut vite encadrer le métier, avant qu’il ne soit trop tard ».
Cette nouvelle donne a bien sûr suscité l’émergence massive de figures drag. Mais dans un paysage professionnel dépourvu de cadre et où l’information est rare, beaucoup se tournent vers le statut d’auto-entrepreneur, en délaissant l’intermittence du spectacle. « Le problème, c’est qu’en faisant cela, personne ne cotise. L’intermittence, c’est aussi de la solidarité pour toustes, donc j’en appelle à la vigilance de toutes les artistes. Et puis, pour un milieu qui se dit très politique, l’autoentreprise, ce n’est pas très militant, très anticapitaliste ni très solidaire », glisse-t-elle.
Autre urgence pour la drag king : 2027. « Je ne suis pas sûr qu’avec la droite ou l’extrême droite au pouvoir, on pourra continuer librement. Donc d’ici-là, autant travailler pour avoir quelques lignes de droits, et pouvoir lutter collectivement si besoin ».
Groupes de travail
Le 11 juin apparaît donc comme un premier jalon. Plus qu’une réunion pour syndiquer les drags, il s’agissait avant tout de constituer de groupes de travail, apte à s'emparer des problématiques du métier. « Maintenant, nous avons deux axes de travail », reprend Tristan : « D’abord, institutionnel, c’est-à-dire trouver la bonne convention collective, et faire bouger les lignes. Puis, plus immédiat, travailler sur une charte inspirée de celle des auteurs-plasticiens. Elle n’a pas de valeur légale, mais s’il y a assez de nombre, cela apporte un rapport de force, en attendant une convention collective ». Si le SFA-CGT se méfie des chartes qui n’ont pas de poids juridique, « C’est un bon point de départ, cela permet de dire : ‘On a décidé collectivement de tel tarif’ », concède Tristan.
Après ce 11 juin, des groupes de travail sont en train d’être créés. « Il y en aura sur la rémunération, sur les conditions de travail, sur l’inclusivité…» égrène Liv, qui sera coordinatrice de ce projet. « Je veux pouvoir aller aux négociations en tant que porte-parole des artistes avec qui je suis en lien et qui me font confiance », lâche-t-elle.
Tristan note : « On a eu des échos de pratiques très graves de la part d'employeurs d’artistes drags. Maintenant, avec des syndiqués, cela vous nous permettre de créer des contentieux, de fournir des connaissances juridiques et des ressources financières ». « Avant, on ne savait pas trop qui appeler. Maintenant, on sait qu’en cas de besoin, un appel, et on a le SFA-CGT au soutien », conclut Liv.
Nathan Lautier