De nombreuses vidéos sont filmées dans les restaurants, hôtels et centres commerciaux puis diffusées sur les réseaux sociaux, le tout sans se soucier du consentement et du droit à l'image des personnes qui y travaillent. Cuisinier, serveur, agent de sécurité : ils témoignent.
« C'est notre quotidien d'être filmés ou pris en photo à notre insu », souffle Jules, 31 ans, dont dix en restauration. Fin juillet, il a terminé un CDD à l'hôtel Saint James, dans le XVIe arrondissement de Paris : quatre mois passés à esquiver les smartphones des clients. Il faut dire que l'établissement, membre de Relais et Châteaux, et son restaurant étoilé sont « très instagrammables » et prisés des visiteurs pour cette raison.
« On voit les touristes fortunés faire des plans dans tous les sens sans se soucier des gens qui travaillent, ni même des autres clients », regrette le serveur, également membre du collectif syndical Mise en Place (MEP), qui tient régulièrement des permanences au sein de l’Union locale CGT du XIXe arrondissement. « Quand on s'en rend compte, on est gênés, il y a toujours un malaise. » Jules ne sait pas ce que deviennent ces vidéos et préfère ne pas regarder les publications mentionnant l'hôtel, même si certains collègues se sont déjà reconnus sur Internet.
Une nouvelle forme de déshumanisation
Sur les réseaux sociaux, les vidéos prises dans les commerces, restaurants ou hôtels alimentent nombre de contenus Instagram, TikTok ou YouTube, qu’il s’agisse de filmer son quotidien dans un vlog ou de partager des bonnes adresses. Serveurs, cuisiniers, réceptionnistes et employés y apparaissent souvent, en premier ou en arrière-plan. Le tout sans floutage et, la plupart du temps, sans consentement.
« Les rares fois où on me demande mon accord, je me permets de dire non, mais la plupart des collègues n'osent pas, surtout dans le luxe, où on nous apprend à ne jamais dire non », déplore Jules. Pourtant, ces travailleurs bénéficient, comme tout le monde, du droit à l’image (qui découle de l'article 9 du Code civil, lequel dispose que « chacun a droit au respect de sa vie privée »), qui leur permetrait de s'opposer à la captation, à la conservation, à la reproduction et à l'utilisation de leur image.
Mais voilà : plus le lieu est renommé sur les réseaux sociaux, plus le quotidien des travailleurs se retrouve soumis aux caméras. À Rouen, Léo (le prénom a été modifié), cuisinier de 28 ans, a travaillé dans un restaurant très touristique, dont la cuisine donnait sur un monument historique. Grande baie vitrée, poutres apparentes, marbre noir… tous les éléments étaient là pour faire de belles images. Tous les jours, Léo était photographié et filmé par des dizaines de touristes : « Certains nous faisaient un signe pour demander, d'autres allaient jusqu'à passer l'appareil photo à travers la vitre pour un cliché, détaille-t-il. Avec les collègues, on disait qu'on allait mettre une pancarte pour demander des pourboires. »
Le cuisinier estime qu'il y a parfois un côté gratifiant à être photographié, « alors que d’habitude, ce sont les chefs qui sont mis en avant ». Mais tous les moments ne sont pas propices aux prises de vue : « Les gens nous prennent en photo en train d'éplucher des pommes de terre, c'est stupide. Quand on est speed ou surmenés, c'est agaçant d’être observé. » Jules, pour sa part, déplore une nouvelle forme d'invisibilisation de métiers déjà dévalorisés :« On ne se sent pas respectés, explique-t-il. Au quotidien, on est vus comme des larbins, et là, on se retrouve une fois de plus déshumanisés. On est juste un détail dans le décor, car les clients filment les lieux sans même nous remarquer. »
Canulars et mépris de classe
Si beaucoup de clients filment les travailleurs sans s'intéresser à eux, certains contenus, en revanche, les visent directement, à l’image des « pranks », des canulars en caméra cachée. Les employés des centres commerciaux sont particulièrement présents dans ces contenus. On peut y voir, par exemple, un homme passer à la caisse avec un seul grain de raisin ou un autre montrer le produit qu'il cherche à un agent de mise en rayon directement sur son téléphone, avant de faire défiler, « par erreur », des images intimes. L'objectif ? Obtenir une réaction du salarié, qu'il soit hilare, agacé ou blasé.
Sur le compte de vulgarisation des métiers de la sécurité Salut la Sécu !, Thomass, créateur de contenus et agent de sécurité de 32 ans, analyse les vidéos qui visent sa profession. Il voit une vraie augmentation de ces contenus « depuis un an et demi » : « Le but est de créer une situation de conflit pour obtenir une mauvaise réaction de l'agent, se moquer, l'afficher et générer du buzz, explique-t-il. Ça donne une mauvaise image d'un métier qui n'a déjà pas bonne publicité. »
De fait, il constate l'absence de « métiers plus valorisants et valorisés » : pas de médecins ou de banquiers dans ces canulars en ligne, mais des salariés souvent précaires et faiblement rémunérés. « Les gens estiment que c'est un travail pour ceux qui ne savent pas quoi faire et ce mépris de classe induit ces comportements, argumente Thomass. Les agents qui me contactent sont en colère contre le fait d'être filmés, méprisés et pris pour des guignols pour du buzz. »
Des « rituels d'humiliation »
Les commerces et restaurants sont des lieux privés ouverts au public : s'il n'existe pas de loi générale interdisant les prises de vues dans ces établissements, les gérants peuvent définir les conditions d'accès, y compris l'interdiction de filmer et de photographier. En pratique, peu sont prêts à se priver d'une publicité gratuite : « Les réseaux dans l'hôtellerie et la restauration de luxe, c'est hyper puissant, estime Jules. Si tu deviens viral, t'es plein tout le temps. »
Face à l'augmentation de ces pratiques, la compagnie aérienne Air France-KLM a cependant ajouté à ses conditions générales de transport l'interdiction de « toute captation, enregistrement ou diffusion, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit, de l'image, de la voix ou de tout élément permettant l'identification d'un membre du personnel navigant ou d'un passager ». Outre-Manche, le syndicat britannique Usdaw Union a quant à lui demandé, en avril dernier, l'interdiction de filmer les employés sans leur consentement explicite. « Qu’il s’agisse d’attaques, de menaces ou de prétendues “blagues” qui n’ont absolument rien de drôle, c’est de l’intimidation, une atteinte à la vie privée et une cruauté pure et simple envers quelqu’un qui est déjà dans une situation vulnérable », a souligné Rab Donnelly, secrétaire général adjoint d'Usdaw. Il appelle à prendre des mesures contre ces « rituels d'humiliation » visant des salariés qui « ne font que leur travail ».
En France, les syndicats ne se sont pas encore emparés de la question, même si cette tendance est bien identifiée et reconnue par les travailleurs. « On est très occupés mais ça fait partie des préoccupations de tout le monde », souligne Jules, qui espère faire de cette problématique une des priorités du MEP.
Anaïs Lecoq