La fonction publique d'État a été la première victime de l'application aux services publics des principes de l'entreprise privée. Avec pour conséquences une baisse du nombre de fonctionnaires et un accroissement des contractuels. Une évolution qui porte atteinte aux besoins des usagers. Un article à retrouver dans le
trimestriel « la Vie ouvrière » de l’été 2026.
En France, la fonction publique d'État (FPE) regroupe les agents employés dans les administrations centrales de l'État (les différents ministères et leurs services) ou dans ses services déconcentrés (préfectures, rectorats, directions départementales). D'autres peuvent relever d'établissements publics à caractère administratif (EPA) qui agissent dans des domaines extrêmement variés comme la santé, la recherche ou la culture. Il s'agit, par exemple, de l'Établissement français du sang (EFS), du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou du musée du Louvre.
La FPE a pour vocation de mettre en œuvre les politiques publiques nationales, d'assurer des missions régaliennes (défense, justice, finances…), de garantir l'accès aux services publics, de développer la recherche, l'enseignement et la culture, et d'assurer la régulation économique et la protection de l'environnement. Des trois versants de la fonction publique, la FPE est celle qui compte le plus d'effectifs : ils étaient 2,57 millions d'agents au 31 décembre 2023 sur l'ensemble des 5,8 millions d'agents publics.
À cette date, ils exerçaient en grande majorité dans les ministères, et seulement 21 % dans les EPA. Comme dans les autres versants, les agents de la FPE appartiennent à des catégories statutaires (A, B et C). À chacune son niveau de responsabilité, le type de concours d'accès et la grille indiciaire de sa rémunération. Si le concours est la principale voie d'accès, certains postes sont accessibles sur dossier ou entretien.
« La RGPP est un échec »
C'est par la fonction publique d'État que les politiques de réduction des fonctionnaires ont commencé. Au cours des années 2007 à 2012, sous l'égide de la révision générale des politiques publiques (RGPP), il est décidé de ne plus remplacer un fonctionnaire sur deux au prétexte d'augmenter l'efficacité de l'action de l'État, de maîtriser les dépenses publiques et d'améliorer le service rendu aux usagers. « Cela a vraiment été un moment charnière, rappelle Sylvie Aebischer, cosecrétaire générale de l'Union fédérale des syndicats de l'État (UFSE) CGT. Le but était de supprimer 150 000 postes de fonctionnaires. »
Une des « réformes » emblématiques a été la fusion de la direction générale des Impôts avec la direction générale de la Comptabilité publique, devenue la direction générale des Finances publiques (DGFIP). « Il y avait la volonté d'amalgamer progressivement ceux relevant de la fiscalité privée et ceux relevant de la comptabilité publique. Cela a été un choc énorme pour les professionnels concernés », explique Sylvie Aebischer. Pour Maroun Eddé, normalien, spécialiste de philosophie politique et auteur de la Destruction de l'État (Bouquins, 2023), « la RGPP est une tentative d'application des principes du New Public Management à la France. C'est l'idée qu'on peut avoir un État plus efficace et moins coûteux en appliquant les principes de l'entreprise privée. Mais au lieu de s'attaquer à une certaine inflation bureaucratique, on a supprimé des fonctions ou des corps de métier importants pour le citoyen, mais méconnus. Par exemple, le ministère de l'Équipement a quasiment disparu, ce qui représentait 120 000 ingénieurs, techniciens et ouvriers d'État. C'est devenu les ministères Transition écologique, Aménagement du territoire, Transports, Ville et Logements, qui n'emploient plus que 50 000 fonctionnaires. La RGPP est un échec puisqu'on se retrouve avec un État moins efficace et plus coûteux, ainsi que des dysfonctionnements liés à la multiplication des tâches administratives, à des missions mal définies ou diluées. »
L'attaque du statut
En 2012, la modernisation de l'action publique (MAP) a pris le relais de la RGPP, avant de céder la place en 2019 à la loi de transformation de la fonction publique, laquelle a assoupli les modalités de recrutement des agents publics. Est rendu possible le fait de recruter, indifféremment, un fonctionnaire ou un agent contractuel sur l'ensemble des emplois de direction de la fonction publique et dans les établissements publics de l'État. Si les effectifs de la FPE sont en hausse depuis 2015, c'est le recours croissant aux contractuels (5,5 % entre 2022 et 2023) qui porte cette croissance. En 2023, ils représentaient 23 % des agents, contre 59 % de fonctionnaires (les autres étant des militaires et des enseignants et documentalistes des établissements privés sous contrat).
« L'augmentation des contractuels constitue une attaque très forte contre le statut, rappelle Solveig Langen, déléguée syndicale CGT Ferc Sup (établissements d'enseignement supérieur et de recherche). La loi de 2019 a eu un autre effet délétère. À présent, les commissions paritaires ne s'occupent plus que du disciplinaire et ont été dessaisies des questions liées aux déroulements de carrière, aux mobilités… Les agents des établissements scolaires, des universités ou des organismes de recherche ont maintenant du mal à savoir pourquoi leur dossier n'a pas été retenu. »
Une perte d'attractivité
Les conséquences de ces politiques de rentabilité ont des impacts sur les missions et les conditions de travail des agents. « En 2019, sous couvert de proximité, la moitié des implantations territoriales de la DGFIP ont été fermées au profit de la mise en place de maisons France Services, explique Sylvie Aebischer. En parallèle, les services départementaux ou régionaux du Trésor sont devenus très spécialisés, ne suivant que les recettes ou que les dépenses d'une collectivité, alors qu'ils traitaient les deux pans auparavant. Ils se décrivent comme des gestionnaires de masse ayant perdu le sens de leur métier. » Selon Marie Pla, porte-parole du collectif Nos services publics, cela explique en partie la perte d'attractivité du métier de fonctionnaire d'État.
« Les agents ont du mal à faire leur travail correctement, constate la fonctionnaire territoriale. Et cela a des conséquences sur leur santé. Les professeurs de l'Éducation nationale représentent un énorme contingent au sein de la fonction publique d'État. France Stratégie, dans un rapport de décembre 2024, a pointé le fait que, parmi les salariés de la fonction publique d'État en contact avec le public, le travail sous pression augmentait. C'était le cas de 51 % des agents, contre seulement 40 % dans le privé. Dans l'Éducation nationale, ils étaient 58 % à déplorer ces tensions, dont 65 % chez les professeurs des écoles et 88 % chez les directeurs d'établissement. »
Le projet de « réforme » de 2024 de l'ex-Premier ministre Gabriel Attal, intégrant la notion de rémunération au mérite des fonctionnaires, ou la volonté affichée en 2025 par Amélie de Montchalin, ex-ministre de l'Action et des Comptes publics, de réduire le nombre de fonctionnaires d'État, ne diffèrent pas des politiques appliquées ces dernières années. « Parmi les conséquences de ce recours au New Public Management, il y a la dégradation des services publics, souligne Maroun Eddé. Or, si l'on veut répondre aux besoins des usagers, il faut y mettre les moyens. On ne peut pas continuer à appauvrir l'éducation, les universités et la recherche, et déclarer en même temps qu'on veut innover et réindustrialiser la France. »