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CONDITIONS DE TRAVAIL

Dans les plateformes industrielles du courrier de La Poste, la souffrance au travail ne fait pas un pli

1 septembre 2026 | Mise à jour le 1 septembre 2026
Par | Photo(s) : Mychele Daniau / AFP
Dans les plateformes industrielles du courrier de La Poste, la souffrance au travail ne fait pas un pli

« Le facteur ne devrait pas devenir simplement le dernier kilomètre d’une chaîne logistique toujours plus industrialisée », estime Karim Azoural, délégué syndical CGT, coordinateur de la Fédération des activités postales et de télécommunications (FAPT) Haute-Garonne.

Dans les plateformes industrielles du courrier (PIC) mises en place par La Poste au mitan des années 2000, le tri manuel des lettres et colis a quasiment disparu, laissant place à une organisation du travail fondée sur la rationalisation et l’automatisation grâce à la toute-puissance des machines. Des gains de productivité qui ne bénéficient pas aux salariés, tant en matière de salaire que de conditions de travail, et témoignent d’une adoption à marche forcée des logiques capitalistes par l'entreprise postale. État des lieux.

Dans les vastes centres logistiques des plateformes industrielles du courrier (PIC), à mi-chemin entre l’usine et l’entrepôt, le tri manuel des lettres et colis ne représente désormais plus qu'une part résiduelle du travail des agents de La Poste. Depuis plusieurs années, en effet, ces derniers traitent majoritairement les flux sur des machines, suivant une organisation du travail à la fois taylorienne et automatisée, matérialisée par la présence de tapis, courroies et plateaux.

Certes, les progrès techniques de ces quarante dernières années ont permis des gains de productivité importants, mais les travailleurs et travailleuses n'en voient pas les bénéfices. Au contraire, les conditions de travail se dégradent, les salaires sont tirés vers le bas et le groupe organise la mort du courrier à travers plusieurs mesures : augmentation annuelle du prix du timbre et fermeture de bureaux de poste en tête de liste.

Difficile mobilisation des salariés

Organiser la mobilisation autour de ces causes communes n'est pourtant pas simple. La diversité des contrats (fonctionnaires, CDI, CDD, intérimaires…) participe à la précarisation des salariés et accessoirement permet au patronat d’opposer parfois les statuts entre eux. S'ajoute à cela des inégalités statutaires et salariales : les agents 1.2, 1.3 et 2.1 effectuent les mêmes tâches mais ne sont pas rétribués de la même façon, raison pour laquelle la CGT milite pour que le grade 2.1 soit attribué à tous les agents aux grades inférieurs et de façon automatique pour les nouveaux embauchés. « Beaucoup de salariés méconnaissent le rôle des syndicats et les perçoivent comme des institutions figées, similaires aux politiques, ce qui suscite parfois de la défiance, déplore un travailleur d’une plateforme industrielle du courrier, lui-même syndiqué à la CGT. S’il est possible de dialoguer avec la direction dans certaines régions, la fragmentation des statuts et la précarité rendent la mobilisation collective difficile. »

Suivant une logique de rationalisation des coûts, le nombre de ces PIC lui-même diminue : de 55 en mai 2013, elles ne sont plus que 18 aujourd’hui, et il n’en restera que 16 à court terme. Là où les anciens centres de tri du courrier comptaient chacun entre 1 200 et 1 300 personnes, une PIC en emploie de 350 à 400 à travail égal, grâce à des machines capables de trier jusqu'à 40 000 plis à l'heure. Cette automatisation ne garantit pourtant pas un travail moins difficile : selon le salarié de la PIC cité plus haut, « contrairement aux idées reçues, ce n’est pas le salaire qui pousse en premier lieu au départ, mais les conditions de travail : les postes sédentaires ont disparu au profit de postes physiques, qui entraînent le port de charges lourdes et la répétition de certains gestes. Les postiers sont aussi contraints de s'adapter à des horaires de nuit ou décalés », pointe-t-il.

L’omniprésence des machines a également participé à la suppression d'emplois dans les bureaux de poste, l’automatisation permettant de trier le courrier dans l'ordre de la tournée des facteurs. Une autre voie, fondée sur l’augmentation des salaires, la diminution du temps de travail, la création d'emplois utiles ou des investissements dans le service public, aurait pourtant pu être privilégiée. Autant de signes qui rappellent que la transformation de La Poste en société anonyme en 2010 reste dans l'histoire de l'entreprise comme le premier pas vers une dérive libérale.

Quel service voulons-nous ?

En réalité, la baisse structurelle du courrier est instrumentalisée par La Poste pour justifier ces choix socio-économiques drastiques. À l'inverse, l'augmentation du volume des colis, portée par l'explosion du e-commerce, est présentée comme une opportunité de croissance. Mais ce pari d'avenir se fait au prix de l'écrasement du travail au bénéfice du Capital, comme l’illustre le protocole d'accord avec la plateforme de commerce en ligne chinoise Temu, signé en octobre 2025. S’ajoute à cela un bilan environnemental désastreux du fait de l'impuissance industrielle de la France et de l'abandon du fret ferroviaire pour assurer le transport de marchandises.

Selon Karim Azoural, délégué syndical CGT, coordinateur de la Fédération des activités postales et de télécommunications (FAPT) Haute-Garonne : « La véritable question devrait être : de quel réseau postal la France aura-t-elle besoin dans les vingt ou trente prochaines années ? Nous défendons notamment l'idée de réinstaurer des centres départementaux plutôt que de concentrer toujours davantage l'activité dans quelques plateformes géantes éloignées des lieux de distribution. Cela permettrait de mutualiser intelligemment les flux courrier-colis, de limiter les transports routiers inutiles entre régions, de maintenir de l'emploi qualifié dans les départements et de renforcer la résilience du réseau postal. »

Pour le syndicaliste, il est également pressant de « reconstruire une véritable politique d'acheminement national autour du fret ferroviaire. Il y a là un enjeu écologique considérable pour une entreprise qui revendique ses ambitions en matière de décarbonation ». La Poste possède en effet des infrastructures, des plateformes, des bureaux et surtout des salariés présents quotidiennement dans l'ensemble du territoire. « Ce réseau pourrait être utilisé pour développer de nouvelles missions sociales d'intérêt général, pointe Karim Azoural. Le facteur, notamment, ne devrait pas devenir simplement le dernier kilomètre d'une chaîne logistique toujours plus industrialisée. À terme, cela pose la question d'une évolution du cadre législatif définissant ses missions de service public. »

Mathéo Castex