2 juin 2026 | Mise à jour le 1 juin 2026
Alors que les épreuves du bac professionnel se déroulent jusqu'au 5 juin, l'heure du bilan a sonné, après les réformes successives qu'a connues la filière. Pour Philippe Dauriac, secrétaire national de la CGT Éduc'Action chargé de cette question, l'enseignement en lycée professionnel est devenu en quelques années un outil au service du patronat et du monde économique.
En septembre 2023, Emmanuel Macron était parti à la rencontre des professeurs à Orange, dans le Vaucluse, pour défendre sa réforme du lycée professionnel, réforme qu'il qualifiait d'ailleurs de nouvelle « cause nationale ». Investissement d'un milliard d'euros par an pour la filière professionnelle, modification des cursus au niveau local et suppression des « filières où il n’y a pas d’avenir »… le président de la République multipliait les objectifs fracassants et s'inscrivait dans la lignée de la précédente loi de Jean-Michel Blanquer en 2018, non sans s'attirer les foudres des syndicats et des professionnels concernés.
Malgré ces investissements massifs, les résultats ne semblent pas au rendez-vous. En mars 2026, la dernière réforme était amputée d'une de ses mesures phares et l'une des plus contestées, le parcours différencié dit « en Y ». Un an après sa mise en place, ce dispositif, qui permettait aux élèves de choisir entre cours et stage sur les six dernières semaines de l'année et avait avancé l'examen du baccalauréat en mai, provoquant notamment la désertion des lycées, a été abandonné. Une véritable volte-face du ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, symbole d'une conversion progressive de l'enseignement professionnel en un outil au service du monde économique, estime Philippe Dauriac, secrétaire national de la CGT Éduc'Action, chargé de la voie professionnelle.
NVO.fr : Qu'est-ce que ce rétropédalage de la part du gouvernement dit des ambitions des pouvoirs publics vis-à-vis de l'enseignement professionnel ?
Philippe Dauriac : La réforme de Macron était mue par l’idée d’envoyer le plus possible les élèves en entreprise. Au départ, son projet était de doubler l’ensemble des stages en lycée professionnel, les fameuses périodes de formation en milieu professionnel (PFMP). Il n'y est pas arrivé : de ce projet n'est resté, in fine, que le « parcours en Y », qui a été aménagé dès la première année, puisqu’on est passé de six à quatre semaines et qui sera aussi aménagé l’an prochain, en passant de quatre à deux semaines. À la CGT, on se félicite de cette décision car, pour nous, ce parcours en Y est un moyen de faire du tri entre les élèves, entre ceux auxquels on dit « il va falloir vous insérer parce que vous devez être employables immédiatement » et ceux auxquels on accorde la possibilité de poursuivre leurs études.
Avec ces dernières réformes, assiste-t-on à une dégradation des conditions d'enseignement pour les professeurs ? Et quid des perspectives d'avenir pour les élèves ?
La réforme Macron a succédé à la loi Blanquer, appelée la Transformation de la voie professionnelle (TVP), qui avait déjà enlevé entre huit et onze semaines de cours aux bacs pro. La réforme Macron en a enlevé deux ou trois de plus. Elles sont donc problématiques parce qu’elles ont appauvri les contenus disciplinaires et qu’elles ont contribué à déqualifier et à déprofessionnaliser le parcours des élèves. L'objectif, ici, c'est d'empêcher les élèves de poursuivre leurs études pour qu’ils aient une insertion professionnelle qualifiante. Au contraire, je pense, pour ma part, qu'il faudrait augmenter le niveau de qualification des jeunes pour répondre aux enjeux écologiques ainsi qu’aux besoins sociaux et de réindustrialisation. En l’espèce, on est vraiment sur une gestion à court terme pour répondre aux objectifs de plein emploi du ministre.
Quels profils retrouve-t-on majoritairement en lycée professionnel ? Le but de l'enseignement professionnel est-il toujours de permettre l'émancipation des élèves ?
Dans l’enseignement professionnel, on assiste à une reproduction des inégalités sociales : à peu près 60 % des élèves scolarisés sont issus des catégories les plus défavorisées de notre société. On a aussi beaucoup d'élèves issus de l'immigration ou en situation de handicap. À 16 ans, 50 % des élèves en situation de handicap sont scolarisés en lycée professionnel, contre 12 % en lycée général.
Avec les réformes qu’on vient d’avoir, on penche davantage vers un lycée professionnel utilitaire, qui répond aux demandes du patronat, que vers un lycée professionnel pensé pour émanciper et former l'homme, le citoyen, le travailleur. L'objectif, aujourd'hui, c’est de répondre aux besoins de main-d’œuvre des entreprises locales, la plupart dans des métiers dits « en tension », parce que les salaires y sont faibles et les contrats précaires. Tout cela participe à maintenir le statu quo.
Selon vous, que faudrait-il changer dans la formation actuelle en lycée professionnel pour justement permettre aux élèves d'accéder aux études supérieures ou de répondre à cet idéal d'émancipation ?
La priorité serait de remettre les heures d'enseignement disciplinaire supprimées par les deux dernières réformes, tout en diminuant les semaines où les élèves sont en entreprise. Ce qu'ils font en entreprise, on peut souvent le faire dans les ateliers. Quand ils sont en immersion dans le monde du travail, ils sont souvent mal encadrés et peuvent passer des semaines à faire des tâches redondantes sans vraiment apprendre le métier. On veut enfin sécuriser ces périodes puisque, ces derniers mois, on a eu plusieurs décès de très jeunes en entreprise : il y a un vrai enjeu de sécurisation de ce côté-là.