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ENTRETIEN

« Le football est bien plus grand que la FIFA » : après la Coupe du monde, comment croire encore en un sport populaire ?

21 juillet 2026 | Mise à jour le 21 juillet 2026
Par | Photo(s) : Alex Slitz / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
« Le football est bien plus grand que la FIFA » : après la Coupe du monde, comment croire encore en un sport populaire ?

La Coupe du Monde représente-t-elle le football populaire ?

Au lendemain de la Coupe du Monde, NVO.fr s'est demandé quel bilan tirer du tournoi et s'il existait encore une place pour un football populaire et de progrès quand millions d'euros et magouilles internes sont devenus plus importants que le jeu ou les supporters ? Pour répondre à cette question, l'historien du sport et journaliste Nicolas Kssis-Martov développe son regard sur la compétition la plus regardée du monde et sur le rôle prédominant de la FIFA.

Plus de 100 matchs joués sur plus d'un mois de compétition, quel regard portez-vous sur cette Coupe du monde 2026 ? Il y a-il encore une place pour un football populaire ?

Je ne vois pas forcément un lien très fort avec le football populaire dans cette Coupe du monde. Aujourd’hui, même les équipes les plus modestes sont composées de joueurs professionnels, qui évoluent souvent à l’étranger, parfois même dans les grands championnats. L’équipe qui m’a procuré le plus d’émotions, c’est le Cap-Vert. Personne ne les attendait à ce niveau-là et ils ont failli éliminer l’Argentine. C’est une belle histoire de football. Mais ce qui m’a surtout marqué, c’est la domination européenne. On retrouve toujours les mêmes rapports de force. Même les équipes africaines qui ont réalisé de belles performances, comme le Maroc, s’appuient aujourd’hui sur des joueurs formés ou évoluant en Europe. C’est là que se concentre désormais la puissance du football mondial. L’Amérique du Sud, à part l’Argentine, est dans un véritable marasme. Quant à l’Asie, elle est quasiment absente du très haut niveau.

Bizarrement, le match qui m’a le plus amusé, c’était la petite finale entre la France et l’Angleterre. Il n’y avait plus d’enjeu, les équipes jouaient complètement libérées, ça ressemblait presque à un match entre copains. Ça finit à 6-4, c’était complètement débridé. C’était probablement ce qui se rapprochait le plus d’un football populaire : du plaisir, de l’improvisation, des erreurs, des buts. À l’inverse, la finale entre l’Espagne et l’Argentine m’a beaucoup moins enthousiasmé. L’Espagne était très organisée, très dominante, avec des certitudes collectives. L’Argentine, elle, a surtout refusé de jouer. Ce n’était pas une grande finale.

Dans une interview donné au journal Le Monde en juin 2026 vous avez évoqué un « football de gauche » comme celui des petites équipes résistante face aux grandes équipes. Que reste-t-il de cette idée dans une Coupe du monde où les petites équipes semblent disparaître ?

Je ne chercherais pas un « football de gauche » dans une Coupe du monde. On a le droit de supporter son pays, celui de ses origines, ou simplement une équipe parce qu’on aime ses joueurs ou son style de jeu. Il ne faut pas se fabriquer des questions politiques artificielles autour du football. En revanche, je lisais un article qui disait « ce n’est plus vraiment la Coupe du monde de football, mais la Coupe du monde de la FIFA ». Aujourd'hui on est face à un à une compétition qui est devenu une compétition pensée avant tout par la FIFA. Gianni Infantino, son président, sera probablement réélu, je n'ai aucune illusion. Mais le problème n’est pas seulement Infantino. La FIFA n’a jamais été une organisation particulièrement démocratique ou transparente. C’est une institution très conservatrice. Infantino n’est pas une anomalie : il est un produit de cette institution. Il accélère peut-être certaines évolutions, parce que le monde lui-même change, mais il ne les invente pas.

En revanche, on peut être sensible à certaines histoires. Le Cap-Vert, la République démocratique du Congo, ces équipes qui résistent face à beaucoup plus fortes qu’elles. Les gardiens héroïques qui évitent l’humiliation. Ce sont des images auxquelles chacun peut s'attacher. On peut aussi aimer une équipe offensive comme l’Espagne, parce qu’elle propose du jeu. Mais je crois que chacun projette ce qu’il veut sur le football. Il n’existe pas une seule manière légitime de supporter une équipe durant cette compétition.

Le possible élargissement à 64 équipes pour le prochain tournoi en 2030 ne permettra-t-il pas malgré tout à des petits pays, comme on a pu le voir cette année avec Haïti ou le Curacao, d’exister davantage ?

Je comprends parfaitement la joie que cela représente. Voir Haïti, la République démocratique du Congo ou l’Irak jouer en Coupe du monde, c’est une immense fierté pour leurs supporters. Mais il ne faut pas nourrir d'illusions. Cela ne changera rien à la situation de ces pays. Les joueurs vivent déjà, pour la plupart, à l’étranger. Les structures locales restent extrêmement fragiles. À Haïti ou au Congo, les difficultés sont immenses. Même les supporters n’ont souvent pas pu profiter de cette Coupe du monde. Les Haïtiens installés aux États-Unis hésitaient à se rendre dans les stades par peur des contrôles migratoires de l’ICE. Beaucoup de supporters n’avaient tout simplement pas les moyens d’acheter des billets. La Coupe du monde est devenue un événement très élitiste.

Face à ce constat, que reste-t-il à faire ?

Il faut arrêter de croire que tout se joue à la FIFA. Le football est beaucoup plus grand que la FIFA. Le vrai football existe déjà : dans les clubs amateurs, le football féminin, le football mixte, les initiatives populaires, les groupes de supporters qui inventent d’autres façons de vivre ce sport. C’est là qu’il faut investir son énergie. On peut très bien regarder une Coupe du monde, prendre du plaisir devant un grand match, tout en sachant ce qu’est la FIFA et ce qu’elle représente. Mais il ne faut pas croire qu’on transformera cette institution de l'intérieur. Ce qui compte, c’est de continuer à jouer, de créer des espaces où le football appartient encore à celles et ceux qui le pratiquent. C’est cela, le football populaire.