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Sport

Élan collectif (3/11) - AS Saint-Étienne vs. Olympique lyonnais : la lutte des classes sur la pelouse ?

24 juin 2026 | Mise à jour le 23 juin 2026
Par | Photo(s) : Jeff Pachoud / AFP
Élan collectif (3/11) - AS Saint-Étienne vs. Olympique lyonnais : la lutte des classes sur la pelouse ?

Duel au sommet entre le Lyonnais Moussa Dembélé et le Stéphanois Mathieu Debuchy !

Au-delà de la rivalité sportive, le derby entre l'AS Saint-Étienne et l'Olympique lyonnais cristallise depuis des décennies l'opposition entre deux villes aux trajectoires sociales et économiques distinctes. Entre réalité ouvrière, construction médiatique et identité populaire, retour sur les racines d'un affrontement du « prolétaire contre bourgeois » unique dans le football français.

Depuis le premier derby, le 28 octobre 1951, au stade Gerland à Lyon (soldé par une victoire lyonnaise de 4 buts à 2), la rivalité entre l'Association sportive de Saint-Étienne (ASSE) et l'Olympique lyonnais (OL) n'a cessé de grandir, au point de devenir le duel le plus iconique du football français. Mais au-delà des actions mythiques sur le terrain, comme le coup franc du Stéphanois Dimitri Payet dans un stade en feu ou le maillot brandi par le Lyonnais Nabil Fekir face aux supporters adverses, le derby rhônalpin est avant tout un affrontement entre deux villes socialement opposées, où s'est construite, sur et en dehors du terrain, une certaine illustration de la lutte des classes.

Deux villes, une histoire

L’antagonisme entre les deux villes précède largement le football. Au XIXe siècle, Saint-Étienne prospère grâce à ses mines de charbon, ses manufactures d’armes et ses aciéries. Lyon est déjà une place forte du commerce, de la soie et de l'industrie chimique. Une répartition des rôles qui a durablement marqué les imaginaires. D'après une étude de l'Insee parue en 2024, la capitale des Gaules apparaît comme une ville plus stable économiquement, avec des caractéristiques comparables à celles de la région parisienne. Le taux de pauvreté, relativement homogène entre le centre et la périphérie, gravite autour des 17 %. À Saint-Étienne, ce chiffre atteignait les 30 % en 2023. Cette opposition socio-économique, fondatrice et encore visible aujourd'hui, va se prolonger dans les stades, mais de manière plus construite que spontanée.

La lecture des travaux de sociologie du sport donne plusieurs éléments d'explication sur la distinction qui s’est opérée entre les deux clubs. À Saint-Étienne, Geoffroy-Guichard est l'un des rares stades de Ligue 1 encore très fréquenté par les classes populaires, et notamment par les ouvriers. Pascal Charroin, chercheur émérite en histoire du sport à l'université Jean-Monnet de Saint-Étienne, étaye cette caractéristique : « Le stade stéphanois accueille, en proportion, autant d’ouvriers qu’il y en a dans le département de la Loire, par exemple. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres stades, où cette catégorie socio-professionnelle est assez largement sous-représentée, au profit des classes moyennes. » À l'inverse, du côté de l'OL, le déménagement de Gerland au Groupama Stadium, en 2016, s'est accompagné d'une hausse des prix des billets et d'une évolution du public. Les comportements se sont également davantage assagis dans l'enceinte du stade : moins de débordements et d’expressions en tribunes, comme c’est le cas au Parc des Princes, l’antre du Paris Saint-Germain, depuis son rachat par le Qatar en 2011.

L'identité des deux villes est aussi entretenue par la formation de jeunes joueurs. Depuis de nombreuses années, les deux clubs se disputent les meilleurs talents de la région, notamment dans la Drôme, l'Ardèche ou l'Isère. L'objectif est de former des joueurs capables d'incarner l'identité locale. Si la formation lyonnaise est largement reconnue, avec des joueurs revendiquant leur attachement à la ville – comme Alexandre Lacazette, Karim Benzema ou, plus récemment, Rayan Cherki –, Pascal Charroin souligne dans ses travaux consacrés à l'ASSE que la première fierté des supporters stéphanois reste l'éclosion de jeunes talents issus du territoire. Les deux clubs s'appuient ainsi sur une forte identité locale, portée par des joueurs qui deviennent des symboles bien au-delà de leur région d'origine.

La bourgeoise contre la prolétaire ?

Rapidement, les oppositions footballistiques ont semblé faire s’affronter deux populations socialement antagonistes. La presse nationale va alors disposer face-à-face la cité populaire et prolétaire à la métropole bourgeoise. Pourtant, historiquement, les derbys n'avaient rien de particulièrement conflictuel. Pascal Charroin se souvient d’ailleurs de son premier derby à Lyon : « J'avais mon écharpe verte, assis en plein milieu du virage lyonnais et, pourtant, j'étais en toute sécurité. » Aujourd'hui, les déplacements de supporters sont régulièrement interdits dans le stade adverse. Cette image a également été renforcée par les dirigeants et les supporters eux-mêmes. Pascal Charroin explique : « L’image de Lyon la bourgeoise contre Saint-Étienne la prolétaire est partiellement une représentation, mais aussi partiellement une réalité. Roger Rocher [président de l'ASSE de 1961 à 1982] a beaucoup cultivé sa “stéphanoiserie”. Il disait qu’il avait fait dix ans dans la mine avant de devenir patron. Il y a eu toute une construction autour de la valeur travail, opposée à la “facilité” lyonnaise. »

Historiquement, rien ne permet cependant de qualifier l'ASSE de club ouvrier, qu’il s’agisse du profil de ses joueurs ou de celui de ses dirigeants. Avec l'émergence des ultras au début des années 1990, les groupes de supporters vont pourtant s’approprier ces différences et les renforcer en tribunes, par tifos et messages interposés. En 2000, les supporters lyonnais des Bad Gones iront jusqu'à déployer une banderole restée célèbre : « Les Gones inventaient le cinéma quand vos pères crevaient dans les mines. » Un message qui illustre avec violence la volonté de cultiver l'opposition symbolique entre les deux villes. La presse a également joué un rôle important dans la construction de cette image. Selon Pascal Charroin, elle a longtemps associé Saint-Étienne à un football physique et rugueux, en cohérence avec son passé industriel : « Il y avait un effet de mimétisme, c’est-à-dire que les journalistes se disaient : pourquoi devrait-il en être autrement à Saint-Étienne, compte tenu de la situation de la ville ? » Dans les années 1970, l’ASSE connaît ses heures de gloire : plusieurs championnats de France et une célèbre finale de Ligue des champions en 1976. L’équipe est alors décrite comme composée de « vaillants guerriers », quand celles de l’AS Monaco ou du FC Nantes étaient réputées pour avoir un jeu spectaculaire et « léché ».

Un derby voué à durer

Ces dernières années, l'AS Saint-Étienne a perdu de son influence dans le paysage du ballon rond français. Entre relégations et instabilité sportive, le club est désormais loin de rivaliser avec l'Olympique lyonnais, devenu l'une des places fortes du football hexagonal sous l'impulsion de Jean-Michel Aulas, arrivé à sa tête en 1987. Une trajectoire qui a progressivement inversé le rapport de force historique entre les deux clubs. Si l'ASSE peine encore à reprendre place durablement parmi l'élite, sa rivalité avec l'OL demeure intacte. Chaque confrontation continue d'alimenter l'un des derbys les plus emblématiques et passionnés du foot français. Une opposition qui, selon Pascal Charroin, ne devrait pas connaître de transformation majeure : « Je pense que les derbys vont rester, pour l’instant, très conflictuels. Aucun déplacement de supporters ne sera accepté, que ce soit de Saint-Étienne à Lyon, ou l’inverse. »

En mars 2025, Bruno Retailleau, alors ministre de l'Intérieur, avait par ailleurs engagé une procédure de dissolution contre deux collectifs stéphanois, les Magic Fans et les Green Angels, une première en France pour des groupes de supporters d'un club de Ligue 1. À cette annonce, plusieurs milliers de personnes avaient manifesté à Saint-Étienne. Quelques semaines plus tard, la Commission nationale consultative de prévention des violences rendait un avis défavorable à cette dissolution. Les Bad Gones lyonnais avaient alors affiché leur soutien aux supporters adverses avec une banderole au Groupama Stadium : « Non à la dissolution des groupes stéphanois. » Deux villes opposées, donc, mais parfois réunies lorsqu'il s'agit de défendre ce qu'elles considèrent être les dernières expressions d'un football populaire…