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Analyse

Haines communautaires, ressources minières… Ce qui déchire vraiment la RDC depuis trente ans

9 juin 2026 | Mise à jour le 9 juin 2026
Par | Photo(s) : Jospin Mwisha / AFP
Haines communautaires, ressources minières… Ce qui déchire vraiment la RDC depuis trente ans

Le mouvement du M23 s'est fait connaître de la communauté internationale par la prise de Goma et de Bukavu, les capitales respectives des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, au début de l’année 2025.

Depuis plus de trois décennies, l'est de la République démocratique du Congo vit dans l'instabilité, entre conflits armés, pillages, violences sexuelles de masse et déplacements forcés de populations. La raison de cette « malédiction » ? La convoitise suscitée par ses richesses minières, si prisées par les industriels du numérique. Des ressources qui font du pays un enjeu stratégique pour les grandes puissances, notamment les États-Unis et la Chine. 

« Les Grands Lacs, ça fatigue tout le monde ! » Ces mots de Pierre Jacquemot, membre de la fondation Jean-Jaurès et ancien ambassadeur de France en République démocratique du Congo (RDC), résument l'apathie générale devant la situation dans l'est du pays. L'instabilité demeure en effet la règle dans les provinces de l'Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, où des dizaines de groupes armés, congolais ou étrangers, pillent, tuent et violent depuis 1996.

Dernier épisode de cette crise sans fin : Médecins sans frontières a alerté, le 4 juin dernier, sur l’afflux massif de réfugiés dans le Sud-Kivu, conséquence directe des affrontements entre les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et les combattants de l’Alliance Fleuve Congo (AFC)/M23, soutenus par leurs alliés respectifs.

Rébellions en continu

Si les protagonistes de la crise ont pu changer au fil des années, cette situation tragique perdure néanmoins depuis plus de trente ans dans la région. Pourquoi ? Il faut, d’abord, remonter au génocide des Tutsis au Rwanda voisin, au printemps 1994, qui a fait entre 800 000 et un million de morts. « Après 1994, des génocidaires se sont réfugiés en RDC, notamment dans les collines du Kivu, et ont créé un groupe armé, les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Ce dernier, selon Paul Kagame, président du Rwanda depuis 2000, représente une menace pour la sécurité de son pays. Kigali se sert donc de ce prétexte pour intervenir en RDC, arguant de la nécessité de neutraliser ces forces anti-rwandaises présentes à la frontière. C'est cet argument qui explique la persistance du conflit et l'implication du Rwanda dans la crise », résume Pierre Jacquemot.

« Cette dualité de violence, Hutus contre Tutsis, étrangère à la RDC, y a été importée », relève Désiré Ilunga, cofondateur de l'association TeamCongo. Ces affrontements seront à l’origine de l'intervention rwandaise et ougandaise en 1996, marquant le début de la première guerre du Congo, qui aboutira à la chute du dictateur Joseph-Désiré Mobutu. Avant, en 1998, une nouvelle insurrection, venue de l'est du pays et soutenue par le Rwanda, contre son successeur, Laurent-Désiré Kabila. Un conflit qui déclenchera la deuxième guerre du Congo, qui durera jusqu'en 2003.

Depuis, des mouvements rebelles, congolais comme étrangers, pullulent dans cette partie du pays. Des enquêtes de différentes ONG ou de l'ONU en dénombrent plus d’une centaine. Le plus important, de nos jours, est le Mouvement du 23-Mars (M23), un groupe fondé par des Tutsis et appuyé par le Rwanda, qui existe depuis 2012. Très actif depuis 2021, il s’est fait connaître de la communauté internationale par la prise de Goma et de Bukavu, les capitales respectives des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, au début de l'année 2025. Cette montée en puissance du M23 et la multiplication des milices illustrent l’incapacité de l'armée congolaise et des casques bleus de la Monusco à mettre fin aux violences. Et suscitent l’amertume de la population. « Une espèce de dépit traverse la société congolaise », constate Pierre Jacquemot, même si l'ancien ambassadeur de France à Kinshasa reste surpris de voir que les frontières congolaises n'ont pas changé depuis l'indépendance, parlant même de « miracle congolais ». 

Les États-Unis, véritables maîtres du Congo ?

Les exactions intercommunautaires sont indéniables : au moins six millions de morts depuis trente ans, plus de sept millions de déplacés, des centaines de milliers de femmes violées, des enfants empêchés d'accéder à l'école selon l'ONG Save the children… S'agit-il pour autant d'une guerre ethnique ? Pas tout à fait, ou pas seulement. Les dimensions ethnique et économique s’entremêlent et le fond de l'affaire se situe dans le sous-sol congolais et ses métaux stratégiques plutôt qu’en surface. Le coltan, par exemple, est un minerai essentiel dans le secteur du numérique, notamment pour les smartphones (il sert à fabriquer les condensateurs des appareils électroniques). Or, entre 60 % et 80 % des réserves mondiales de coltan se situent dans l'est de la RDC, attirant les convoitises… à commencer par celles du Rwanda, via le M23. Et intéressent tout particulièrement les grandes puissances – États-Unis, Chine – et les multinationales. 

Ces grandes puissances ont-elles un intérêt cynique à ce que le sang continue de couler ? Pour Pierre Jacquemot, la chose n'est pas si évidente, notamment au regard de la politique états-unienne sous Donald Trump : « Trump pense que mettre de l'ordre dans la région permettra à des entreprises américaines de venir s'y installer pour en exploiter les ressources, en accord avec le code minier local, avant de les transformer et de les exporter vers l'Atlantique, en passant par le corridor de Lobito, qui traverse l'Angola. » L'ancien diplomate souligne par ailleurs que plus de 140 micro-entreprises chinoises sont présentes dans l'est de l'ex-Zaïre, un héritage du rapprochement opéré entre Kinshasa et Pékin depuis les dernières années de présidence de Joseph Kabila, au pouvoir de 2001 à 2019. « Les Américains estiment que, même si une guerre par procuration permet aux grandes puissances d'acquérir et d'extraire des minerais via des médiateurs comme le Rwanda, par exemple, il serait plus prudent aujourd'hui, face à la montée en puissance de la Chine, d'acquérir directement ces minerais de la RDC. Et ce, quitte à fragiliser leur relation avec le Rwanda », abonde Gaetan Nzowo, coordinateur de la plate-forme Friends of Congo, considérant que jusqu'à présent, « le Rwanda est utilisé comme un moyen de blanchir ces minerais ».  

Toujours est-il que Trump a tenu à faire signer un accord de paix à Washington fin 2025 entre Paul Kagame et son homologue congolais Félix Tshisekedi. Même si les tueries continuent, avec un M23 toujours actif, l’initiative indique que les États-Unis se comportent encore en maîtres de la République démocratique du Congo. Comme d’ailleurs depuis des décennies.

Jonathan Baudoin