Au lendemain de la tentative de
passages de dizaines de milliers de migrants venus du Maroc par l’enclave de Ceuta, les dirigeants européens ont appelé à renforcer encore les contrôles aux frontières extérieures de l’Union. Un durcissement déjà acté par le Pacte européen sur la migration, entré en application le 12 juin, et qui pourrait entraîner pour Amnesty International de nouvelles atteintes aux droits humains. Diane Fogelman, chargée de plaidoyer migrations à Amnesty International France, alerte, auprès de NVO.fr, sur le coût humain de cette fuite en avant sécuritaire, qui met en danger les personnes migrantes et accentue les violences s’exerçant sur le chemin de l'exil.
Après l’afflux fin juillet de migrants entrés par l'enclave espagnole de Ceuta, les dirigeants européens ont appelé à renforcer encore les contrôles aux frontières, alors même que les entrées irrégulières dans l’Union européenne sont en baisse de 55% ces deux dernières années selon les chiffres de l’agence Frontex. Des voix venues de la droite et de l’extrême droite ont parlé pour leur part « d’invasion » et de « submersion migratoire ». Comment réagissez-vous à ces discours très sécuritaires ?
Ces réactions sont attendues et elles sont révélatrices d’une banalisation de ce narratif. On se rappelle d’ailleurs avoir entendu le terme de « submersion migratoire » dans la bouche de François Bayrou au moment des débats en France sur la loi immigration. On voit à quel point ces propos infusent aujourd’hui le débat sur ces sujets. Or ces banalisations autorisent et auto-justifient d’autant plus la violation des droits et la violence à l’encontre des personnes migrantes.
Une grande majorité des personnes qui ont traversé ont été renvoyées au Maroc très rapidement. À Ceuta, les traversées existent depuis longtemps. Mais cet événement a permis de justifier au niveau de la Commission européenne l’accélération de la mise en œuvre des centres de retour dans des pays africains – des centres autorisés depuis l’adoption du règlement sur les retours, arguant que la coopération avec le Maroc avait bien fonctionné.
Quelle a été la position de l’Espagne, à la suite de cet événement ?
L’Espagne en a appelé à l’humanité et à la solidarité de la part des différents États de l’Union européenne et on ne peut que saluer cet appel. Parce que la manière dont la traversée depuis Ceuta a été instrumentalisée est extrêmement cynique, et elle occulte les vies humaines perdues avec plus de 70 personnes décédées. Ce sont simplement des personnes qui cherchaient une vie meilleure, et c’est vraiment cela la réalité des migrations. L’Espagne a aussi fait appel au mécanisme de solidarité, qui est censé être mis en place au sein de l’Union européenne depuis l’entrée en vigueur du pacte migratoire européen, et qui devrait permettre que les États membres puissent se répartir la prise en charge des personnes qui arrivent sur son territoire.
Le pacte migratoire européen sur la migration et l'asile, adopté en 2024 et effectif depuis le 12 juin, accentue les politiques de fermeture avec un renforcement des contrôles aux frontières. Quels sont vos craintes en matière d’aggravation du non respect des droits humains et de sécurité des personnes migrantes ?
Quand une personne demande l’asile en Europe, demande la protection ou cherche simplement à pouvoir retrouver sa famille ou venir travailler, elle n'a pas nécessairement la possibilité de le faire par des voies légales. Notamment parce que les États membres de l’Union Européenne délivrent très peu de titres de séjour. Ces personnes vont donc rentrer irrégulièrement sur le territoire européen.
Ces dernières années, une forme d’obsession s’est développée envers les personnes qui migrent de façon irrégulière, généralement présentées comme des criminels et associées à une perception extrêmement négative. Or, on ne leur donne pas les moyens de venir par des voies légales et sûres et on augmente par contre les obstacles mis sur leur chemin pour atteindre le territoire des États membres.
Amnesty a documenté les violations des droits humains dans un centre de détention existant, le camp de Samos, en Grèce, où sont enfermées dans des conditions indignes des personnes et leurs familles qui cherchent l'asile. Le pacte prévoit la création de centres dits de « retour » avec des examens accélérés des demandes d'asiles aux frontières. Vous craignez que des mauvais traitements s’y reproduisent comme à Samos ?
La Grèce est un laboratoire en matière de politique de l’Union Européenne. Elle a été en première ligne des expérimentations toujours plus répressives de l’Union Européenne en la matière, avec des violations des droits de vie des personnes exilées.
Ce centre devait permettre aux personnes migrantes d’accéder au territoire grec. Il fonctionne en réalité comme un centre de détention à ciel ouvert, avec des périodes de surpopulation telles que les personnes dorment là où elles peuvent, des conditions d’hygiène qui ne sont respectées, parfois même sans accès à l’eau, des problèmes de santé physiques et mentales extrêmement importants. Ce sont vraiment des conditions inhumaines, indignes.
Les chercheurs qui se sont rendus sur place ont demandé aux enfants d’illustrer leur vie dans le camp par des dessins et on voyait que les enfants étaient très affectés. L'inquiétude d'Amnesty, qui persiste, c'est qu’il ne faudrait pas que le pacte, qui vient d'entrer en vigueur en juin, s’inspire de l’exemple du camp de Samos.
Avec la fermeture des frontières de l’Union Européenne, à quels types de violences, de risques pour leur vie, les personnes migrantes sont-elles exposées ?
L’exemple des femmes afghanes l’illustre particulièrement. À l’époque du retour des talibans, Emmanuel Macron s’était engagé en faveur de ces femmes. Ce sont des personnes qui, aujourd’hui, dans l'état du droit français et européen, sont susceptibles d'obtenir une protection de la France, même si ce n'est pas automatique.
Le problème, c'est qu'une femme en Afghanistan, pour sortir de chez elle, doit être accompagnée par un chaperon, imaginez par conséquent les difficultés qu’elles ont à sortir du pays ! Une fois dans le pays frontalier, en général l’Iran ou le Pakistan, du fait d’être femmes, elles vont être exposées à des discriminations et des violences. Et durant le chemin extrêmement long pour parvenir jusqu’en France, un continuum de violences basées sur le genre, allant du harcèlement, aux agressions sexuelles, voire à de la traite, vont s'exercer sur elles jusqu’à leur arrivée, éventuelle, sur le territoire européen.
Cela pourrait être résolu par le fait, notamment, d’accorder des visas aux réfugiés pour venir directement par avion en Europe ?
Par exemple. Mais pour ça, il aurait fallu qu’en l’occurrence, dans le cas des femmes afghanes, le gouvernement français signe des engagements, ce qui n’a pas été le cas. Il y a énormément de décès durant les migrations, quel que soit d’ailleurs le moyen de transport ou la route empruntés. On parle beaucoup de ce qui se passe en Méditerranée et dans la Manche, avec les traversées en bateau. Mais les personnes qui effectuent la route par voies terrestres peuvent aussi risquer leur vie.
Et il ne faut pas oublier qu’une fois sur le territoire européen, ces personnes sont exposées à une violence administrative et institutionnelle, documentée en France notamment pour les personnes qui souhaiteraient prétendre à un type de séjour. Et c'est très compliqué de s’exprimer face un système administratif quand on ne maîtrise pas la langue.

Un migrant se repose, épuisé, à Ceuta, après une traversée à la nage jusqu’à l’enclave.
En 2025, plus de 41 000 tentatives de traversée ont été recensées et au moins 29 personnes sont mortes en tentant de traverser la Manche. Ces traversées sont toujours aussi importantes malgré le renforcement des moyens de contrôle ?
Les associations sur place constatent ces passages en mer depuis des années, souvent avec des enfants, dans des conditions extrêmement dangereuses et indignes. Mais ce n’est malheureusement plus un levier de sensibilisation du public.
Au niveau de la Manche, on observe ces dernières années une militarisation et une sécurisation croissantes de la frontière, avec des sommes colossales dépensées dans le cadre des accords du Touquet (NDLR : signés avec l'Angleterre en 2003, ces accords obligent la France à bloquer sur son territoire les exilés qui veulent traverser).
Pourtant, il n’y a jamais eu autant de traversées de la Manche, ce que confirment les conclusions du récent rapport de la commission d’enquête parlementaire sur le sujet, qui nous a auditionné. Ce qui a été frappant durant les auditions – qui sont publiques – c'est que tout le monde fait le constat que le renforcement de l’arsenal et le tout sécuritaire ne fonctionnent pas. Les accords du Touquet ont montré leurs limites.
En Turquie, on tire aux passages de frontières sur les personnes migrantes. Les autorités vont-elles aujourd’hui de plus en plus loin dans les politiques mis en œuvre pour refouler et empêcher la circulation des personnes ?
Vous pouvez prendre l’exemple des États-Unis où, à partir du moment où on a fermé complètement une frontière, en l’occurrence avec le Mexique, il n’y a plus de droit d’asile ni de respect du droit international. Des personnes peuvent être renvoyées arbitrairement dans un pays avec lequel elles n’ont aucun lien. C'est extrêmement inquiétant, et on sait qu’on prend en Europe un chemin similaire.
On constate d’ailleurs que les moyens mis en œuvre, y compris par la France, sont de plus en plus cruels. L’année dernière, le journal Le Monde a ainsi révélé que dans la Manche, les policiers utilisaient du gaz lacrymogène pour arrêter les personnes à bord des bateaux et crevaient en mer au couteau les embarcations. Il n’y a plus de limite à la déshumanisation des personnes migrantes.
Pourtant, les personnes qui doivent ou veulent migrer, migrent, malgré la fermeture des frontières. Et les routes migratoires se redessineront, ça a toujours été le cas, c’est observé depuis de longues dates. Ce qu’il faut, ce sont des voies légales et sûres pour les personnes qui migrent, c’est la seule réponse.
L'UE sous-traite à des pays tiers le maintien de ses frontières avec des violations des droits humains.
Malheureusement, cela peut aller assez loin. Nous avons documenté la façon dont l’externalisation des frontières était mise en oeuvre, notamment en Australie, avec des violations extrêmement graves en matière de droits des personnes concernées. Sur l'île de Nauru, où étaient envoyées les personnes qui arrivaient sur le territoire australien, les migrants détenus là-bas faisaient l’objet de tortures et de traitements inhumains et dégradants, pour des durées parfois indéterminées.
Quand on parle de sous-traitance, d’externalisation, cela revient à dire que les pays se déchargent de leurs responsabilités, et ça peut prendre plusieurs formes.
En amont de la procédure, un pays décide que la demande d’asile ne se fera plus sur son territoire, mais sur le territoire d’un autre pays : c’était la tentative qu'a fait l’Italie avec l’Albanie. Avec l’Angleterre et le Rwanda, il était prévu que ces personnes soient déportées pour y vivre, avec l’idée que cela coûterait moins cher. Ce qui est extrêmement cynique, quand on sait combien d’argent a été réellement dépensé pour cet accord, qui heureusement n’a pas abouti, puisqu’il a été jugé illégal.
Avec le règlement européen sur le retour adopté récemment, l'expulsion de personnes en situation irrégulière pourra faire l'objet d'une expulsion dans un centre de retour externalisé hors de l'UE, dès lors qu'un accord a été conclu avec un autre pays. Ces personnes pourront être expulsées vers un centre de retour, au Rwanda et en Ouzbékistan, qui sont pour l’instant les pays envisagés pour établir ces centres. Très loin de chez eux et dans des conditions similaires à ce qu’on connaît dans les centres de rétention.
Quel est la situation des personnes qui passent par la Libye, qui a noué un partenariat migratoire avec Europe ? On sait que les personnes qui transitent par ce pays ou qui sont détenues là-bas sont soumis à toutes sortes d'exactions.
L’Union européenne est un ensemble de pays censés être unis, notamment sur le respect des droits humains. Pourtant cette grande institution est complice, selon nous, de violations graves des droits humains, notamment avec ce partenariat noué avec la Libye. Et pas seulement avec ce pays : l’Union Européenne verse aussi de l’argent à la Tunisie, à l’Égypte, au Maroc, dont on sait que les pratiques en matière de droits humains ne sont pas à la hauteur des standards internationaux.
En l’occurrence en Libye, les violations commises à l’encontre des personnes exilées, migrantes, sont un cauchemar, et ce n'est rien de le dire. Il y a dans le pays une sorte de chaos politique, avec des répressions racistes et des campagnes xénophobes de grande ampleur envers les personnes migrantes, qui se traduisent concrètement par des milliers d’arrestations, des expulsions collectives arbitraires.
Les personnes migrantes qui transitent par la Libye, et y restent souvent plusieurs années, subissent de la torture lors de détentions arbitraires, voire de la traite, et peuvent même mourir sur place. Elles font l’objet des pires exactions du simple fait d’être identifiées comme une personne migrante de la part des autorités et de la police. Nous l'avons documenté, et c’est assez généralisé.
L'Europe, la France, savent très bien ce qui s'y passe. C’est véritablement scandaleux quand on voit l'étendue des violations des droits humains qui sont commises à grande échelle. Mais non seulement ce partenariat n’est pas dénoncé, mais ce plan d'externalisation va s’accentuer et prendre de nouvelles dimensions, puisque l’Union européenne cherche à renforcer cette coopération.