Du 3 au 10 décembre prochains, près de six millions d'agents de la fonction publique seront appelés aux urnes pour les élections professionnelles. La CGT lance sa campagne avec un objectif : rassembler le plus grand nombre de suffrages. Dernier scrutin démocratique avant la présidentielle, ce vote est l'occasion de dire non à l'austérité budgétaire et à la montée de l'extrême droite. Entretien avec Matthias Perez, membre de la commission exécutive confédérale et copilote de la campagne confédérale pour ces élections. Retrouvez cet article dans le trimestriel
la Vie ouvrière, de l’été 2026.
Quelle est la situation actuelle de la fonction publique et comment a-t-elle évolué depuis le dernier scrutin de 2022 ?
Nous assistons à une dégradation méthodique et constante des services publics, et le dernier budget de l'État en date en est la triste illustration. Les politiques d'austérité successives ont mis la fonction publique à l'os. Cela se traduit concrètement sur le terrain par des fermetures de classes dans le premier degré et des suppressions de lits à l'hôpital, des baisses de dotations drastiques pour les collectivités locales. C'est bien l'ensemble du maillage républicain qui subit cette cure de rigueur.
Parallèlement, la situation des agents s'est sévèrement détériorée. À de rares exceptions, le point d'indice est gelé depuis 2010. Notre dernière revalorisation remonte à juillet 2023 : nous avions arraché 1,5 % d'augmentation, alors que l'inflation culminait à 4,9 %. Résultat : le traitement indiciaire des agents s'est effondré de près de 18 % depuis 2010, et de près de 30 % depuis 2000. Cette stagnation de la valeur du point d'indice provoque un tassement inédit des grilles salariales. Selon les chiffres communiqués par le ministère, en janvier 2026, 350 000 fonctionnaires percevaient l'indemnité différentielle pour compenser un salaire indiciaire inférieur au Smic. Avec l'augmentation du salaire minimum du 1er juin, ce sont 862 000 agents qui ont basculé sous le Smic. La catégorie C est frappée de plein fouet, la B est aussi impactée, et même la catégorie A est maintenant concernée, avec des élèves administrateurs sous le Smic.
À cette paupérisation s'ajoute une profonde crise de sens. L'introduction du « Wall Street Management », directement inspiré du secteur privé, bouleverse la nature des missions. Les fonctionnaires ont la douloureuse certitude de ne plus pouvoir répondre aux besoins des usagers, ce qui génère une souffrance éthique majeure : celle du « travail empêché ». La logique comptable de la performance et du chiffre l'a emporté sur la réponse aux besoins sociaux.
Face à ce constat, quel bilan tirez-vous de l'action et des luttes menées par la CGT ces dernières années ?
Nous faisons face à un exécutif et à un patronat radicalisés, qui refusent d'écouter les revendications et les mobilisations. Pourtant, grâce à la force de l'action collective et à la construction d'intersyndicales larges, la CGT, qui est la première organisation de la fonction publique, a réussi à faire barrage à plusieurs régressions majeures. Nous avons notamment fait reculer le gouvernement sur le passage d'un à trois jours de carence en cas d'arrêt maladie, un projet punitif mené par l'ex-ministre de la Fonction publique, Guillaume Kasbarian, sous prétexte que les fonctionnaires seraient « trop souvent absents ». Or, c'est statistiquement faux : les chiffres prouvent qu'il n'y a pas plus d'arrêts maladie dans le public que dans le privé. Les agents ont vécu cette attaque comme une profonde injustice, alors qu'ils portent le service public à bout de bras, souvent au détriment de leur propre santé. Si le gouvernement a tout de même imposé une baisse du taux d'indemnisation des congés à 90 % au lieu de 100 %, la mobilisation a permis de freiner ses intentions et de montrer la résistance des agents.
Sur le terrain éducatif, notre opposition déterminée au « choc des savoirs » au collège a permis de gripper la mise en place des groupes de niveau, une mesure élitiste de tri social contraire à l'ambition d'émancipation du collège unique. Nous nous sommes également mobilisés contre la « réforme » du lycée professionnel, qui sacrifiait les matières générales au profit d'un doublement du temps de stage.
Au-delà de ces grands combats nationaux, la CGT gagne des victoires du quotidien par son ancrage local. Aux urgences du CHU d'Amiens, par exemple, notre action a permis de régulariser la situation d'agents qui travaillaient dix heures en étant payés 9 h 30 depuis un an, à cause d'un mauvais paramétrage des plannings. Le syndicalisme de proximité, c'est aussi cela : réparer les injustices du quotidien.
Quel est le poids électoral actuel de la CGT et quels sont les grands enjeux sociétaux des quatre années à venir ?
La fonction publique, c'est quelque 5,8 millions d'agents, avec en moyenne 64 % de femmes et quasiment 30 % de contractuels. Aujourd'hui, la CGT est la première organisation syndicale dans les versants hospitalier et territorial. Nous occupons la quatrième place dans le versant d'État, qui intègre des ministères clés comme l'Intérieur ou les Finances publiques, ainsi que celui de l'Éducation nationale, un secteur qui concentre à lui seul 40 % des effectifs de l'État. L'enjeu des quatre ans à venir est d'abord démocratique. Celui d'un choix de société : quelle fonction publique voulons-nous pour notre pays, avec quels moyens et pour quelles missions ? Le vote qui se déroulera du 3 au 10 décembre sera donc une expression démocratique forte à la veille des élections présidentielles.
L'État de droit est aujourd'hui attaqué par des discours politiques illibéraux. Or, en France, cet État de droit repose sur le statut général des fonctionnaires et ses trois principes : l'égalité, l'indépendance et la responsabilité. Ce sont ces principes qui garantissent qu'un agent reste indépendant des pressions politiques et traite chaque usager de manière égale. Le service public est le garant du contrat social. Si vous avez les moyens de vous payer une clinique, un Ehpad, une crèche privée, l'effondrement des structures publiques vous importe peu ; mais pour l'immense majorité de la population, la fonction publique reste le seul patrimoine de ceux qui n'en ont pas. À cela s'ajoute le défi de la transition technologique avec l'arrivée massive du numérique et de l'intelligence artificielle. Si l'on délègue l'accueil ou l'instruction des dossiers à des algorithmes, qui devient responsable ? Nous constatons déjà une intensification du travail pour les agents et une fracture sociale accrue pour les usagers. Le management algorithmique standardise les tâches et déshumanise les relations.
La présence importante de l'extrême droite, qui attaque directement la fonction publique – tant à l'Assemblée nationale que dans les collectivités territoriales –, est également un enjeu crucial dans cette période. C'est un cercle vicieux : là où les services publics reculent, le vote d'extrême droite progresse. Reprendre le terrain perdu est une urgence absolue.
Pourquoi les agents de la fonction publique ont-ils intérêt à voter pour la CGT ?
Le premier enjeu de ce vote est la reconquête de notre démocratie sociale. La loi de transformation de la fonction publique a méthodiquement détruit le paritarisme. Auparavant, les commissions administratives paritaires assuraient une certaine transparence sur le suivi des carrières : mutations, promotions, avancements ou bien congés de formation. L'administration et les syndicats y siégeaient ensemble pour garantir l'égalité de traitement. Aujourd'hui, ces instances ont été vidées de leur substance et se cantonnent trop souvent aux seules commissions disciplinaires. En supprimant ces espaces, le gouvernement a éliminé un lieu précieux où remontait l'expertise de terrain des agents.
Voter CGT, c'est exiger le retour de ce contrôle syndical pour pouvoir lutter contre le fait du prince et le favoritisme managérial. Plus fondamentalement, c'est choisir une méthode syndicale basée sur le collectif. Notre mot d'ordre est clair : « On s'organise. » Nous ne décidons pas depuis un bureau à Montreuil ; nous consultons les agents au plus près de leur poste de travail pour coconstruire les revendications. C'est à partir de cette base que nous bâtissons le rapport de force nécessaire pour faire plier le gouvernement et le patronat.
Face à la perte d'attractivité historique de nos métiers – qui frappe de plein fouet les infirmières et les enseignants en raison du décrochage salarial avec le privé –, la CGT est le seul syndicat capable de proposer un projet global de rupture avec les politiques d'austérité et de transformation sociale par la création de nouveaux droits. Ainsi, par exemple, la CGT revendique un droit à la santé hormonale, un droit inclusif aussi bien pour les femmes que pour les hommes, afin de s'adresser à toutes les situations de santé où les changements hormonaux, ou une pathologie, entraînent des conséquences sur la vie, notamment au travail.
Comment abordez-vous cette campagne ?
Pour la CGT, cette élection représente un enjeu de représentativité national majeur : la fonction publique représente un tiers de nos voix globales, soit environ 450 000 suffrages lors des précédents scrutins, auquel s'ajoute un million pour le secteur privé. Notre capacité à mener les intersyndicales, à imposer nos thèmes dans le débat public et à rassembler dépend directement de notre score.
Mais nous devons faire face à un obstacle de taille : la généralisation du vote électronique. Là où il a été déployé, la participation a baissé, chutant à 43,7 % en 2022. Sous couvert de modernité, la lourdeur des procédures de sécurité décourage les agents. Nous mettons donc en place des outils dédiés, comme la plateforme jevote-cgt.fr, pour accompagner chaque électeur. Nous abordons cette campagne électorale avant tout comme une campagne d'organisation. Notre stratégie se décline en trois étapes claires : un, je me syndique à la CGT ; deux, je construis un collectif syndical en regroupant et en syndiquant mes collègues de travail ; trois, je participe activement à la campagne en faisant voter autour de moi pour les propositions de la CGT.
Nous disposons d'un capital de sympathie et enregistrons une hausse de nos adhésions, comme en témoignent nos résultats récents dans les TPE [très petites entreprises], où la CGT est arrivée en tête. L'enjeu de la semaine du 3 au 10 décembre est de transformer cette sympathie en votes concrets dans les urnes. Placer la CGT en tête, c'est envoyer un signal politique fort à trois mois de l'élection présidentielle : celui d'un monde du travail debout, prêt à défendre sa fonction publique.