
Lidl : quand le management détruit
Le suicide d’une responsable d’un magasin Lidl des Côtes-d’Armor en septembre est le troisième en France au sein de cette enseigne. Les syndicats y dénoncent un système... Lire la suite

Un médecin discute avec des patients à la réception de l'hôpital.
En 2024, la cartographie initiée par les élèves du prestigieux Institut national des études territoriales (Inet) diagnostiquait qu'au moins 25 % des tâches effectuées dans les métiers exercés par les agents publics locaux pouvaient être réalisées, en totalité ou en partie, par l'intelligence artificielle générative. Ce qui représente tout de même 1,9 million de fonctionnaires ou assimilés, sur les 5,9 millions d'agents de la fonction publique. L'étude, basée sur la méthodologie de l'Organisation internationale du travail, projetait alors un effet de l'IA significatif sur les départements dits de « ressources », soit les secrétariats généraux, les directions de proximité et les ressources humaines (RH). Dans le détail, les postes ciblés étaient les agents d'accueil et de gestion, les fonctions d'assistance ou de secrétariat. Des postes majoritairement classés en catégorie C (la moins bien rémunérée, accessible sans diplôme).
Presque deux ans plus tard, cette cartographie est déjà obsolète ! À Drancy (Seine-Saint-Denis), le personnel des bureaux de vote s'est vu doté de tablettes intégrant une intelligence artificielle, dans laquelle ont été injectés le Code électoral et des textes juridiques, et les agents eux-mêmes se félicitent de cette aide. « Cela nous permet d'apporter une première réponse à certaines situations, on se sent parfois moins démunis face aux usagers… Et puis, cela ne nous a pas, pour l'instant, remplacés », affirme une employée goguenarde. De fait, les métiers initialement identifiés comme les plus menacés ne le sont plus ou, en tout cas, beaucoup moins.
« De nombreux autres postes sont en réalité concernés, au premier rang desquels les fonctions cadres A et A + », assure Jacques Priol. Le président du cabinet Civiteo, spécialiste des stratégies de la donnée, ajoute : « Le déploiement de l'IA dans les services de ressources humaines, on en parle beaucoup mais cela reste marginal. C’est dans ce domaine qu’il y a le plus d'abandons de projets, car le déploiement est complexe du fait du respect du règlement général sur la protection des données. » Alors que l'IA promet d'alléger les agents de tâches fastidieuses, répétitives et chronophages, il est en effet encore assez difficile de dessiner précisément les contours des transformations à venir, notamment sur l'organisation et la finalité de leur travail.
Au niveau de l'État, le déploiement des logiciels d’application (ou applicatifs) est en vogue mais « avec beaucoup d'opacité », commente Roxane Sirven, de l'UFSE-CGT (syndicats de l’État). Depuis avril 2025, quatre réunions ont eu lieu à la Direction générale de l'administration et de la fonction publique (DGAFP), quatre groupes de travail « sans aucun objectif affiché et aucun cadre opposable. Nous avons bien demandé une cartographie des expérimentations inter-versants mais, jusqu'à présent, nous n'avons pas de retour », assure la syndicaliste. Tout au plus ont été évoquées les thématiques de la question de la sûreté des données RH, alors même que l'État semble souhaiter déployer l'IA dans ce domaine, mais sans préciser les tâches ciblées.
La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et la Défenseure des droits sont intervenues auprès du Conseil supérieur de la fonction publique de l’État pour présenter les dangers mais, pour l'instant, aucune décision ne semble pointer le bout de son nez. « On navigue à vue », soupire Roxane Sirven. En témoigne cette note dans le rapport de la commission exécutive confédérale des dirigeants de la CGT, qui relève, pour 2026, l'expérimentation d’une application d'IA dans cinq préfectures pilotes afin de faciliter le traitement des demandes de visa. Avec une généralisation prévue en 2027 ! Un projet sur lequel il n'y a eu aucune concertation.
Car voilà bien le problème : les outils IA se déploient bien plus vite que le dialogue social et sans contrôle parfois des autorités administratives elles-mêmes. « L'injonction à recourir à l'IA peut venir des agents eux-mêmes qui, malgré certains interdits, l'utilisent dans leur quotidien de travail, et ça, c'est aussi un sujet pour les organisations syndicales », explique Jacques Priol. Au côté de l'État, la fonction publique hospitalière n'est pas plus transparente. Les travaux de la commission « FHF IA » de la Fédération hospitalière de France (FHF), ainsi que les résultats d'un baromètre réalisé en juillet 2025 auprès de 110 hôpitaux et établissements médico-sociaux publics, montrent que ces derniers veulent garder la main sur le déploiement de l'IA. C'est dans l'aide au diagnostic (imagerie médicale) et le pilotage managérial que les outils IA sont particulièrement utilisés jusqu'à présent.
Au centre hospitalier universitaire (CHU) de Montpellier, une expérience pilote de déploiement de l'IA est en train d’être menée sans grande concertation avec les représentants du personnel. L'enveloppe du projet atteint quand même 14 millions d'euros, dont neuf sont fléchés directement vers le centre hospitalier. « Lors du CSE de décembre 2025, ce qui nous a été présenté, ce sont des exemples de temps gagné, comme la génération en temps réel de comptes rendus d'hospitalisation ou médicaux, l’aide pour la gestion et la présentation du budget ou l'annonce d'un partenariat avec Microsoft pour le service achats et les approvisionnements. Tout cela était très technocratique et rien ne parlait du soin », relève Françoise Gaillard, sage-femme et responsable syndicale CGT. Le projet s'affiche en effet comme suit, avec l'emploi d'un vocabulaire assez nébuleux : « Développer le système de médecine prédictive et personnalisée, déployer le potentiel transformateur de l'IA sur les organisations et pratiques hospitalières dans un cadre budgétaire soutenable et socialement acceptable. » Le CHU, qui compte 9 500 soignants et 2 000 médecins, emploie 20 % de contractuels parmi ses effectifs. « Beaucoup de secrétaires médicales savent qu'elles ne seront pas remplacées après leur départ en retraite. Quant aux contractuelles, elles s'inquiètent de leur renouvellement », confie la déléguée.
Mis à part quelques couacs, la fonction publique territoriale semble faire figure de meilleure élève avec des déploiements d'outils dont les collectivités interrogent la finalité. À Cannes (Alpes-Maritimes), 600 agents sur les 2 400 ont un assistant IA installé sur leur PC de travail. Syntaxe, traductions, productions administratives, le logiciel interne tourne avec des données de la Ville et est développé par une entreprise française. La filière technique n'a pas été oubliée. Les agents de la voirie ont été équipés, sur leur smartphone, d'outils de diagnostic qui permettent la préqualification des 175 km de routes et de signalisation. Ils peuvent ainsi prioriser leurs zones d'intervention. Le service des espaces verts recense son parc d'arbres grâce à un « jumeau numérique » en 4D. Le système assure le suivi phytosanitaire précis des 15 000 arbres du domaine public.
« Dans ce déploiement, notre objectif se résume à plus d'IA, plus de performances, plus d'humain », assure Karin Topin-Condomitti, la directrice générale des services de la municipalité. Également cheffe de file sur les questions de l'intelligence artificielle auprès de l'Association des administrateurs territoriaux de France (AATF), la responsable se défend de vouloir remplacer les agents et met en avant « l'IA comme une opportunité de repenser l'organisation. C'est un moyen d'optimiser le quotidien. On a la pression des départs en retraite dans les cinq ans à venir et l'IA est une opportunité pour travailler autrement. Avec des organisations moins verticales ».
À Cannes, les représentants syndicaux ne sont d'ailleurs pas très sourcilleux face aux outils IA. « On les voit d'un bon œil car on les utilise aussi. Mais on a quand même une attente sur l'IA embarquée au niveau des véhicules de la propreté urbaine, qui doit notamment nous permettre d'adapter le temps de travail. Nous militons en effet pour organiser les tournées différemment, pour que les agents puissent avoir deux jours de congé », précise Alexandra Gouveïa De Jesus, élue CGT de la ville. Au niveau des organisations syndicales, un groupe de travail vient de se créer « avec des camarades qui sont intervenants au Centre national de la fonction publique territoriale. L'idée étant de répondre à toutes les questions qui nous arriveraient depuis les collectivités, notamment de la part des filières employant beaucoup d’agents de catégorie C », relève Natacha Pommet, secrétaire générale de la fédération CGT des services publics.
C'est là peut-être aussi que le bât blesse. Car, comme en atteste la cartographie obsolète des élèves de l'Inet, les cadres supérieurs de la fonction publique ne sont pas moins protégés des ravages possibles de l'IA que les agents de terrain. Bien au contraire. Au Centre interdépartemental de gestion de la grande couronne (CIG), qui accompagne plus de 1000 collectivités franciliennes, le déploiement d'outils IA est aussi en cours. Et c'est bien « le rôle des managers qui va être questionné, avec des cadres qui se sentent dépossédés de leur expertise dès lors que les agents disposent d'outils ultra-performants décuplant leurs performances et leurs connaissances », observe Patricia Le Saux. La directrice générale adjointe de l'institution, elle-même utilisatrice, reste optimiste. Elle y voit une occasion de repenser le rôle des managers. Son organisation a cependant pris quelques précautions dans le déploiement des outils IA. « Le climat anxiogène de cybercriminalité nous oblige à être très attentifs. Nous avons émis un code rouge sur le recrutement, sur la correction des copies de concours par l'IA. Enfin, l'instruction des dossiers de concours est assurée par des agents que nous ne voulons pas remplacer. »
La collectivité a envisagé un premier entretien de recrutement avec un agent IA et la correction de copie assistée, mais la question de la rupture d’égalité s'est posée. Jusqu'où peut-on aller ? Et l'usager dans tout ça ? Il ne semble pas apparaître souvent dans la multitude des projets à venir. Comme la numérisation à marche forcée de l'administration, le déploiement de l'IA générative et de son usage dans la sphère publique ne prédit pas le bénéfice qu’il aura, à terme, pour l'intérêt général.
Julie Krassovsky