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Loi contre les free parties : les « teufeurs », grande peur des conservateurs depuis Thatcher

9 avril 2026 | Mise à jour le 9 avril 2026
Par | Photo(s) : Dimitar DILKOFF / AFP
Loi contre les free parties : les « teufeurs », grande peur des conservateurs depuis Thatcher

"Tekno parade revendicative" annoncée par le mouvement Free Party, à Paris en octobre 2025.

Avec la proposition de loi pour durcir la répression des « free parties », examinée ce jeudi 9 avril à l’Assemblée nationale, le législateur ne vise pas seulement des rassemblements musicaux, mais des manières d'occuper l'espace et de constituer une société, hors des circuits marchands et institutionnels. Une offensive qui s'inscrit dans une longue tradition de mise au pas des contre-cultures, que notre journaliste invite à comprendre en s’appuyant sur les lectures de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

L'Assemblée nationale examine ce jeudi 9 avril une proposition de loi visant à punir plus sévèrement les organisateurs de free parties, ces fêtes non déclarées, organisées généralement en auto-gestion dans des champs ou des lieux abandonnés, rythmées par de la musique techno. Elles ont pour ancêtres les rave party britanniques dont l’origine était très politique. Elles étaient en effet nées de la décision prise en 1987 par Margaret Thatcher de fermer les clubs à partir de deux heures.

Le texte de la députée Horizons Laetitia Saint-Paul, élue dans le Maine-et-Loire, prévoit notamment une peine de six mois de prison et 5 000 euros d’amende pour qui participerait à l'organisation d'un de ces événements clandestins. Jusqu'alors, la peine consistait en une amende de 1 500 euros et la confiscation du matériel. Le centre, la droite et l'extrême droite sont favorables à ce durcissement répressif, au nom de la « sécurité ». Mais au-delà des crispations morales des conservateurs et la revendication de liberté des teufeurs et musiciens, on note que la volonté de restreindre les manières d'occuper l'espace public s'inscrit dans une longue histoire d'opposition entre les représentants de l'État et les petits groupes contre culturels. Une histoire qui avait déjà intéressé deux intellectuels dans les années 1970 : le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari.

À la racine de l'ordre

« Le pouvoir politique de l’État est polis, police, c’est-à-dire voirie et les portes de la cité, ses octrois et ses douanes sont des barrages, des filtres à la fluidité des masses, à la puissance de pénétration des meutes migratrices, personnes, bêtes et bien », lit-on dans leur essai Mille plateaux, paru en 1980. Au cœur de cet ouvrage foisonnant, un concept essentiel et structurant : le rhizome. Nommé d'après un certain type de tige qui pousse de façon erratique, il s'oppose à la forme racine, ou arborescente, dans le sens où il n'est pas organisée autour de l'idée d'unité, mais de multiplicité.

Au contraire, la forme arbre, ou racine, serait la forme paradigmatique du pouvoir : le pouvoir politique, le pouvoir policier, le pouvoir juridique, lesquels chercheraient à canaliser les multiplicités du vivant pour les organiser elles aussi selon les modalités du pouvoir, et de l'unité. Cette forme se retrouve par diffraction à tous niveaux de la société : l'organisation du pouvoir et du travail (un organigramme a une forme d'arbre, ou de racine) ou le système routier, par exemple.

Une free party n'est donc pas seulement un événement musical, mais propose un mode d'occupation des lieux et du territoire en dehors de l'arborescence. L’idée serait de sortir des canaux habituels, des routes ou rames de métro qui transportent les individus de leur travail à leur domicile, avec pourquoi pas une escale sur des lieux de loisirs autorisés, pour à la place peupler des champs ou des friches, autrement dit des espaces non-productifs, à des horaires inhabituels.

Obscènement improductifs

« Fixer, sédentariser la force de travail, régler le mouvement du flux de travail (…) ce fut toujours une des affaires principales de l’État, qui se proposait à la fois de vaincre un vagabondage de bande et un nomadisme de corps » résument Deleuze et Guattari. Ces bandes, ces petits groupes, ils les appellent des « machines de guerre » : des machines qui échappent au mode de fonctionnement de l'État et dirigent leurs forces contre lui, créant des zones de « dehors » de la société au sein même du territoire étatique. « Les meutes, les bandes sont des groupes du type rhizome, par opposition au type arborescent qui se concentre sur des organes de pouvoir (…) l’État lui-même a toujours été en rapport avec un dehors, et n’est pas pensable indépendamment de ce rapport. »

Et si ce qui préoccupait les députés centristes, de droite et d'extrême droite qui voteront probablement cette loi, n'était pas (ou pas seulement) la sécurité des riverains ni celle des teufeurs, pas plus que la consommation de drogue – il est vrai omniprésente dans ce milieu ? C'est qu'avec les free Parties se compose, pour un temps éphémère, une petite société alternative, une petite machine de guerre, obscènement improductive et qui n'a d'autre loi que l'amusement et la jouissance. Comble de l'indécence : elles sont gratuites, ne génèrent pas de profit, et n'ont d'autre finalité qu'elles-mêmes. Et si les participants y prenaient goût ? La Free party ne s'attaque pas frontalement à l'État, elle fait pire : elle l'ignore, et fonctionne sans lui.

Si ce type de micro contre-sociétés (Les ZAD, les occupations d'usines, d'universités…) attirent souvent une répression policière brutale, c'est qu'elles actualisent, délibérément ou non, un projet politique, autonome, en dehors des institutions. Ainsi à la hauteur de la peine proposée, doit on mesurer l'efficacité politique des Free Parties et, à la hauteur de l'angoisse des milieux conservateurs, la charge véritablement libertaire et progressiste de ces soirées.