Dans les cortèges, les camions syndicaux continuent de faire résonner les grands classiques de la lutte. Mais derrière les slogans et refrains partagés, l'espace sonore des manifestations se transforme : fanfares, techno et rap s'y invitent de plus en plus. Portées par des militants et de nouveaux collectifs, ces musiques donnent une autre ambiance aux défilés. Et interrogent, en creux, ce que chanter – ou danser – veut encore dire dans la rue.
Combien de fois avez-vous entendu l’Internationale ou On lâche rien crachés par les enceintes du camion de votre CGT locale en pleine manifestation ? Des classiques de la lutte, repris en chœur car connus de tous, qui réchauffent les âmes et nous donnent l'impression d'être invincibles. Car la manifestation a ses rituels, et les slogans, comme les chants, en font pleinement partie. La musique, plus largement, aide à souder le cortège, agrège le collectif et façonne l'identité des mobilisations.
Mais aujourd'hui, certains, à l'image du collectif Planète Boum Boum, réinventent la bande-son des luttes. Fanfares, sound systems, playlists rap ou techno… Une manière de rendre les manifestations plus festives, plus visibles, capables aussi de parler à de nouveaux publics. Alors, la musique des manifs a-t-elle vraiment changé ? Et si oui, comment – et dans quel but ?
De plus en plus de musique amplifiée
Avant même d’évoquer le renouvellement du répertoire, commençons par ses incontournables. Bella Ciao, le Chant des partisans, El pueblo unido jamás será vencido… Dans les cortèges, les grands classiques des luttes venus du monde entier continuent de résonner. L’Internationale, écrite en 1871 – par un Eugène Pottier alors caché pour échapper à la répression de la Commune -, a traversé les générations. À ces chants historiques s'ajoutent aussi des morceaux détournés en slogans contestataires : en 1968, la Bicyclette, chantée par Yves Montand, devenait la Mitraillette. Au fil du temps, de nouveaux hymnes militants ont émergé. C'est le cas de On lâche rien, écrit en réponse à un discours moqueur de Nicolas Sarkozy face aux grèves contre la réforme des retraites de 2007. Un incontournable au refrain simple et fédérateur.
Des échos et des variantes qui montrent que ces chansons ne sont pas que des airs. Pour Cécile Prévost-Thomas, sociologue et musicologue à la Sorbonne Nouvelle, ainsi, la musique en manifestation ne sert pas seulement à mettre de l'ambiance. Elle rythme la marche, synchronise les corps, soude le collectif, couvre parfois la peur ou l'épuisement. Une constante qui n'a pas empêché des évolutions dans la bande-son des luttes, au gré des générations et des progrès techniques. La chercheuse a ainsi observé un recul du chant collectif au profit de la musique amplifiée. Car dans la manif, l'espace sonore est limité. Playlists, enceintes mobiles, sound systems : les pratiques sonores des manifestations suivent leur époque. Pour autant, les chants militants n'ont pas disparu. Entre les années 1990 et 2010, Cécile Prévost-Thomas observe leur retour en force sous d'autres formes, plus statiques : autour d'un orchestre à Nuit Debout, devant un stand syndical ou au cœur d'un rassemblement.
Ouverture à la culture populaire
C'est aussi à cette période qu'émerge la fanfare en manifestation, dans le sillage du courant altermondialiste. « Ce mouvement international de la fin des années 1990 a diffusé des pratiques encore peu répandues dans les cortèges, comme le black bloc, mais aussi des formes carnavalesques : déguisements, fanfares, structures en papier mâché », constate Maël Hamey-Jakubowicz, doctorant en musicologie et sociologie, qui observe aussi l'arrivée plus récente des batucadas dans les cortèges.
Ces fanfares ne se contentent pas de reprendre les chants militants : elles élargissent aussi le répertoire à des morceaux issus de la culture populaire. Seven Nation Army ou Freed from Desire, morceaux fédérateurs par excellence, repris dans les moments de liesse (notamment sportive), deviennent ainsi des standards de cortège. Car la musique de manifestation ne sert pas seulement à porter des revendications : elle doit fédérer, tenir ensemble et donner de l'élan. Dans cette dynamique, la Fanfare invisible s'impose depuis le début des années 2010 comme l'un des visages de cette joie en lutte.
Une logique que Fabienne, syndiquée de longue date chez Solidaires 35 et chargée de l'animation du cortège depuis 2019, applique de manière systématique : « La manif’ ne doit pas être un enchaînement de discours et de slogans. Surtout dans les longues luttes, comme celle contre la réforme des retraites, en 2023. » Pour maintenir l'énergie du cortège, elle élargit volontairement le répertoire, convoquant des artistes populaires comme Heuss l'Enfoiré ou Rage Against the Machine, mais aussi des groupes mêlant engagement et amusement, à l'image de Sexy Sushi et des Vulves assassines. Même les classiques, « pour lesquels on ressent parfois un peu de lassitude », sont joués « dans des versions remixées, comme la réinterprétation rock de l'Internationale par Cherry Chérie ».
Derrière cette diversité assumée se cache une logique d'inclusion : « J'ai 46 ans, je ne suis pas au fait des nouveautés, donc je mets à contribution des gens de différents âges, raconte Fabienne. Il en faut pour tout le monde, pour que chacun puisse se retrouver dans la manif. On a aussi une playlist antifa, une playlist LGBT… » La musique devient alors une respiration au cœur du cortège, une manière de ménager les voix : « On ne peut pas faire crier les gens en permanence. Ces moments peuvent divertir, donner la pêche, de la force. »
« Donner aux gens l’envie de ramener leurs potes »
Dans les playlists de Fabienne, on retrouve aussi Planète Boum Boum. Né en 2023 dans le sillage d'Alternatiba (devenu Action Justice Climat à Paris), le collectif « techno-activiste » s'est donné pour objectif de « mettre de la manif en teuf, et de la teuf dans la manif ». Pendant la réforme des retraites, ses membres expérimentent un format de DJ sets, mêlant slogans, musique et danse pour maintenir l'énergie des cortèges. « C'était une manière de transmettre de la force en continu, et de représenter au mieux les gens qui rejoignaient le mouvement à l'époque », résume Rémi, l'un des membres aux platines.
Le collectif connaît rapidement un premier buzz avec le clip Retraites, climat, même combat. « Cela a permis de mettre en lumière notre cause, qui était peu visible pendant la mobilisation », explique Rémi. Suivront d'autres succès, à l'image d’On veut du FRET ferroviaire. « On se demande toujours comment faire en sorte que les gens tiennent malgré la pluie, qu’ils ne perdent pas espoir. On veut leur donner envie de ramener leurs potes, poursuit Rémi. On est attachés aux tubes historiques, mais varier les styles permet de parler à d'autres publics et de casser certains clichés. » En guise d’exemples, Rémi évoque les retours que lui font des cheminots ou des agriculteurs, dont les causes sont rarement mises en chanson, et qui se disent touchés par ces morceaux.
Cette volonté de renouveler les codes n'est pas isolée. Le collectif queer communiste des Inverti·e·s, le Pink Bloc ou encore Les Manifestives participent aussi à transformer l'esthétique des mobilisations. Issues d'Attac, Les Rosies mêlent chorégraphie, chant et revendications féministes. En combinaisons de travail bleues et foulards rouges (référence à Rosie la riveteuse), elles détournent notamment le tube À cause des garçons en À cause de Macron.
Pour Mathilde Caillard, alias MC Danse pour le Climat, figure de la mobilisation écologiste et membre de Planète Boum Boum, cette festivité est un enjeu central : « On lutte contre un système qui a déjà gagné s'il réussit à démotiver les gens. Cultiver l'espoir et la dignité, c'est déjà une forme de résistance. » Elle insiste sur l'intérêt militant de ces pratiques : « Une mobilisation purement sacrificielle ne permet pas de durer. Sans éluder le caractère difficile de la mobilisation, ni la violence subie, il est nécessaire de prendre soin les uns des autres, de créer des moments de régénération collective. »
Aujourd'hui, Planète Boum Boum multiplie les concerts, mobilisations, ateliers et outils d'animation, jusqu'à proposer un kit de manifestation accessible à tous. Le collectif a aussi participé l'an passé à l'album des 130 ans de la CGT. Un projet visant à transmettre des chants historiques, mais aussi à inventer les airs de contestation et de résistance de demain. Une manière, au fond, de rappeler que la bande-son des luttes ne cesse de se construire et de se réinventer, pour mieux faire tenir les cortèges dans toute leur diversité.
Pablo Patarin