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EXTRÊME DROITE

Procès d'Aube dorée à Athènes : comment le parti néonazi a vu le jour... et pourquoi son fantôme hante toujours la Grèce

16 mars 2026 | Mise à jour le 16 mars 2026
Par | Photo(s) : Angelos TZORTZINIS / AFP
Procès d'Aube dorée à Athènes : comment le parti néonazi a vu le jour... et pourquoi son fantôme hante toujours la Grèce

Nikos Michaloliakos, fondateur d'AUbe dorée, en 2015.

Pendant une quinzaine d’années, le parti néonazi grec Aube Dorée a défrayé la chronique. Condamnés de nouveau en appel le 11 mars pour appartenance à une organisation criminelle, ses cadres vont purger leur peine en prison. Pourtant, l’extrême droite continue de grignoter du terrain en Grèce.

Ce mercredi 11 mars, à la sortie du tribunal d’Athènes, Magda Fyssas brandit une pancarte : « Pavlos, nous avons réussi ! Aube Dorée (AD) est définitivement une organisation criminelle nazie. Tu les as démasqués » Si la mère de Pavlos Fyssas, le rappeur grec assassiné à l’arme blanche par des néonazis d’Aube dorée en septembre 2013, exprime son soulagement, c’est en raison de l’issue de ce procès en appel : les dirigeants de la formation fasciste écopent de lourdes peines, jusqu’à 13 ans de prison. Le meurtre de son fils avait déclenché l’enquête judiciaire sur Aube dorée. « Démasqués », les cadres le furent d’abord lors d’un premier procès, tenu d’avril 2015 à octobre 2020. Les magistrats avaient qualifié le parti d’« organisation criminelle » et envoyé ses dirigeants en prison. Après l’appel de ces derniers, le second procès, ouvert en juin 2022 et qui s’est donc clos ce 11 mars 2026, confirme ces sentences.

« La justice a fait sa part dans le combat contre l’extrême droite qui comporte plusieurs faces, dont une légale », abonde Ioanna Meitani, coordinatrice de Simeio, un groupe de recherche et de lutte contre l’extrême droite. « Le jugement est une bonne nouvelle », reconnaît Apostolos Kapsalis, chercheur à l’Institut du Travail (le centre de recherches des syndicats grecs). Mais derrière le soulagement de ce spécialiste de l’extrême droite point l’inquiétude. « La situation sociale ne nous permet pas de nous réjouir : les idées d’extrême droite et néoconservatrices sont plus diffuses et plus populaires qu’avant, reprend-il. En outre, dans l’histoire, les partis nazis utilisent les condamnations pour se présenter en victime. » Directeur des Archives d’histoire sociale contemporaine (ASKI), Manos Avgeridis rebondit : « Ce procès avait une dimension historique. Il signe la fin d’AD en Grèce, mais pas celle de l’extrême droite. Elle se maintient, même si elle n’a pas une expression unifiée. »

L’origine du mal

Dans ce pays aux confins de l’Europe, l’extrême droite s’inscrit dans la longue durée. « Elle est alternativement en dehors du système ou y est intégrée ; cette intégration peut mener à une extrémisation de certains courants », explique Manos Avegeridis qui rembobine : « Dès l’entre-deux guerres, l’extrême droite compte plusieurs camps. Mais ils ont des caractéristiques communes, qui se maintiendront au fil des décennies : l’anti-communisme, la collaboration avec les occupants nazis pendant la deuxième guerre mondiale ou avec les colonels lors de la dictature de 1967 à 1974, une proximité avec la monarchie, une présence dans l’armée. » Ainsi, quand la Grèce sort de la guerre civile qui sévit entre 1946 et 1949, elle devient une « démocratie autoritaire » où le parti communiste est interdit et la gauche persécutée, sous la constante surveillance de l’armée et du Palais royal.

L’histoire du député Grigoris Lambrakis, assassiné par l’extrême droite en 1963 à Thessalonique, en pleine rue, est devenue le symbole de cette période grâce au livre de Vassilis Vassilikos, porté à l’écran par Costa-Gavras. L’enquête révèle que des hiérarques de la police, de la gendarmerie, du ministère de la Grèce du Nord ou encore des proches de la Cour ont orchestré le meurtre. Bref, l’extrême droite est alors présente jusque dans les plus hautes sphères de l’État. À tel point que la tentative de démocratisation du pays qui débute en 1963 avec la victoire du Parti libéral de la Coalition du centre de Georgios Papandréou est balayée, en avril 1967, par le coup d’État des colonels, soutenus par la CIA. La junte gouverne jusqu’en juillet 1974.

Après la dictature et l’abolition de la monarchie, « le Parti communiste et la gauche deviennent des acteurs majeurs de la vie politique. Une coalition entre la droite et l’extrême droite était impossible », souligne Manos Avegeridis. Mais la période est cruciale. Des nostalgiques de la dictature créent alors différentes structures, dont une revue intitulée Chryssi Avghi (Aube dorée en grec) sous la houlette de Nikos Michaloliakos. En 1993, ce dernier transforme sa revue en parti. Une formation qui voit le jour au milieu d’autres groupuscules, tous caractérisés par la défense des idées fascistes, nazies, antisémites, racistes et nationalistes.

La bascule

Si, longtemps, ces groupuscules vivotent, ils voient leur influence grimper à partir des années 2000. Tout d’abord, un nouveau parti est créé, le LAOS (Alerte Populaire Orthodoxe) par Giorgos Karatzaferis après son exclusion de Nouvelle Démocratie, vaisseau-amiral de la droite conservatrice. Le rejoignent Makis Voridis, Thanos Plevris, Kyriakos Velopoulos et Andonis Georgiadis, éditeur d’un pamphlet antisémite. Dès les législatives de 2007, ils franchissent la barre des 3% et entrent à la Vouli, le Parlement grec.

Un nouveau coup d’accélérateur leur est donné à partir de 2008, quand le monde plonge dans la crise. Les scores des partis d’extrême droite augmentent aux élections. Après que le parti social-démocrate PASOK a remporté les législatives de 2009, le Premier ministre Giorgos Papandreou – petit-fils du libéral Georgios Papandréou évoqué plus haut – signe en 2010 un accord de prêt avec ses créanciers (FMI, UE, Banque centrale Européenne – BCE) contre l’application de l’austérité. Le pays perd un quart de son PIB en cinq ans, les salaires sont baissés, le chômage augmente. La crise est économique, sociale, politique et même démocratique quand, en novembre 2011, le Premier ministre est poussé vers la sortie par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Pour la première fois depuis la chute des colonels, l’extrême droite, intègre un gouvernement d’union nationale dirigé par un ex-vice président de la BCE, Louka Papadimos : il comporte des membres du Pasok, de ND et du LAOS. Ils resteront en poste jusqu’en juin 2012. Pour autant, le LAOS s’effondre aux élections… et La plupart de ses cadres rejoignent la ND de Kyriakos Mitsotakis, l’actuel Premier ministre, qu’ils contribueront même à élire chef du parti en 2016. C’est que les dernières barrières tombent… « ND a cassé le cordon sanitaire et a envoyé le signe que l’extrême-droite pouvait être acceptée par les partis traditionnels. ND avait plus peur de la gauche que de l’extrême-droite », souligne Ioanna Meitani.

Dans ce paysage où l’extrême droite s’est banalisée, les néonazi d’Aube dorée, s’activent depuis le début de la crise, prennent le relais. Dans les rues, ils multiplient les pogroms ; ils attaquent des pêcheurs égyptiens en juin 2012 et des membres du syndicat communiste PAME en septembre 2013. Dans les quartiers pauvres, ils effectuent des distributions alimentaires pour les Grecs uniquement. Dans son programme, le parti veut rejeter les plans de sauvetage économique de la Grèce, effacer la dette du pays et expulser les immigrés. Ils se réfèrent aux théories nazies, voire possèdent le Mein Kampf d’Hitler. Et hélas, Aube dorée agrègent de plus en plus de voix dans les urnes. Aux élections législatives de 2012 et de 2015, le parti obtient 7% des voix, et près de 10% aux européennes de 2014 ! Il faudra le verdict de 2020 pour lui donner un coup d’arrêt.

Toujours là

Morte Aube dorée ? Admettons. Disparue l’extrême droite alors ? Pas du tout : plutôt diffuse. « Aujourd’hui, une partie de l’extrême-droite s’exprime à travers ND », analyse Apostolos Kapsalis, notre chercheur à l’Institut du Travail. Sa banalisation, voire sa « normalisation », a aujourd’hui atteint des sommets  ; Thanos Plevris et Adonis Georgiadis sont ministres et Makis Voridis – par ailleurs suspecté de tremper dans un scandale de détournement de fonds européens – siège à la Vouli après avoir été ministre à plusieurs reprises.

Et leur discours de ces notables de la droite bon teint venus de l’extrême droite n’a pas changé d’un iota : xénophobie, racisme, volonté de mettre la presse au pas… « Le traitement de la presse par le gouvernement (où certains journalistes sont pris à parti en conférence de presse, ou encore ont été mis sur écoute, NDLR), la diffusion de l’information (qui consiste souvent à relayer sans distance critique la parole gouvernementale, NDLR) ou encore les reculs en matière de droits civils envoient le signal que l’idéologie de l’extrême droite et ses pratiques sont désormais acceptées », estime Ioanna Meitani, la coordinatrice du groupe Simeio. Ce à quoi Apostolos Kapsalis ajoute : « Certes, il y a une différence idéologique entre l’AD, néonazie, et l’extrême droite. Mais il faut faire attention à ne pas s’habituer aux pratiques inhumaines. Par exemple, les morts de migrants en mer, qui résultent des politiques menées, sont très nombreux ! »

Et le durcissement de l’État n'empêche pas ce dernier de se faire déborder sur sa droite par l’émergence de nouveaux partis, d’ailleurs parfois incarnés par des figures anciennes. Leur marque de fabrique ? La radicalisation. Aujourd’hui, la Grèce compte ainsi quatre partis d’extrême droite ayant des députés à la Vouli et au Parlement européen : Elliniki lissi (Solution grecque) un parti d’intégristes et nationalistes, Niki (Victoire), Foni Loyikis (La voix de la raison), et les Spartiates soutenu par des anciens d’AD, dont l’ex-chef du service d’ordre et ex-député européen Yannis Lagos et l’ex-porte-parole Ilias Kasidiaris. Selon plusieurs journalistes, ces partis obtiennent des financements d’industriels grecs. Ce qui confirme la thèse d’Apostolos Kapsalis : « La victoire stratégique du capital sur le travail après 2010 a pour résultat la victoire culturelle du libéralisme autoritaire et l’individualisation de la pensée des travailleurs. L’action collective est marginalisée. » Ainsi, l’extrême droite, infiltrée jusque dans la droite et alliée au capital, gagne du terrain. Et à cette tendance, le procès d’AD n’a pu donner un coup d’arrêt.
Pierre Wassermann