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Santé au travail

Sous-déclaration des accidents du travail : pourquoi une telle culture du silence ?

30 mars 2026 | Mise à jour le 30 mars 2026
Par | Photo(s) : DR
Sous-déclaration des accidents du travail : pourquoi une telle culture du silence ?

La construction demeure le deuxième secteur le plus touché par les accidents du travail.

Si les chiffres évoquent une baisse générale des accidents du travail et maladies professionnelles, la sous-déclaration de ces derniers reste massive. Entre mécanismes de dissimulation, pressions économiques et manque d'information, plusieurs facteurs contribuent à expliquer cette culture du silence.

Si le nombre d'accidents du travail et de maladies professionnelles (AT-MP) tend à diminuer avec les années (de 664 000 en 2019 a 564 000 en 2023), ils restent un fléau : en 2024, on a même déploré près de 1300 morts en lien avec leur activité professionnelle selon les chiffres publiés par l’Assurance maladie le 21 novembre 2025 (dont 764 sur leur lieu de travail, en hausse par rapport aux années précédentes, 759 en 2023, 738 en 2022 et 645 en 2021). Pourtant, la sous-déclaration des accidents du travail demeure considérable. Depuis 1997, une commission présidée par un magistrat de la Cour des comptes évalue tous les trois ans le coût de la sous-déclaration pour la branche maladie de la Sécurité sociale. En 2022, la facture est estimée entre 2,009 et 3,797 milliards d'euros, contre une fourchette de 1,230 à 2,112 milliards d'euros en 2021. En rapportant le nombre de déclarations d'accident du travail manquantes estimées sur cette année-là dans le rapport (537 500) au nombre d'accidents du travail reconnus (572 000), on obtient une proportion d'AT non déclarés d'environ 48 %. Une statistique citée par Ronan Lherbier, secrétaire général de la CGT Loire Atlantique, au moment de tirer la sonnette d’alarme quant aux périls pesant sur la santé des salariés dans cet article de Ouest France, publié le mercredi 25 mars.

Alors, comment expliquer que la sous-déclaration des accidents du travail atteigne de tels niveaux en France ?

De petits arrangements…

Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. Le premier concerne la logique dite « assurantielle » de la Sécurité sociale. Les entreprises voient leur taux de cotisations sociales réévalué en fonction de leur sinistralité. Plus il y a d'accidents, plus le taux augmente. Un système imaginé pour « responsabiliser » les sociétés et les encourager à développer la prévention. Mais certains employeurs peuvent tenter de dissimuler des accidents du travail pour ne pas risquer une hausse de leurs cotisations. « Chez nous, on sait comment ça se passe » témoignait Icham, salarié dans une usine de chaux des Bouches-du-Rhône, lors des Assises sur la santé au travail organisées 28 octobre par la CGT Construction, « T’as un accident, on te dit « Reste à la maison quinze jours, tu me ramèneras tes factures de médocs' et on s’arrange ». C‘est aussi ça la réalité. »

La CGT-RATP a dénoncé en février 2025 des promesses de primes faites par la direction, en échange d'une division par trois du nombre d'accidents déclarés sur l'année, sans pour autant que les moyens de préventions n’augmentent. Une façon d'inciter les agents à ne pas déclarer les accidents, selon le syndicat. Autre exemple : après l'explosion de l'usine de produits chimiques Lubrizol à Rouen en septembre 2019, la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) a reconnu… zéro accident sur le site. Mais 105 dans les entreprises alentours. « C'est un vrai miracle. Pour être en bonne santé, il fallait travailler chez Lubrizol », ironisait Philippe Saunier, membre du collectif santé-travail de la Fédération CGT des industries chimiques, sur le site Souffrance et travail.

Un effet de l’austérité

Là encore tout est une question d’outils et de personnels. Pour identifier correctement des AT-MP, il faut des professionnels de santé capables de les reconnaître correctement. Or, selon l'étude de la Sécurité sociale : « La formation des professionnels de santé relative aux enjeux des AT-MP, identifiée depuis de nombreux rapports de la commission comme une cause majeure de la sous-déclaration, n'a pas fait l'objet d'orientations notables de la part des pouvoirs publics depuis 2021. » Ainsi, la formation fait les frais de l’austérité budgétaire. Pour la même raison, les inspecteurs du travail ont perdu 16 % de leurs effectifs entre 2015 et 2021, alors même que la population d'actifs a augmenté. En parallèle, seulement 39 % des salariés du privé disent avoir reçu une visite médicale en 2019, contre 70 % en 2005.

Côté salarié, la complexité administrative de la déclaration d'un AT et la méconnaissance de leurs propres droits favorisent la sous-déclaration. Yannick Biliec, membre du bureau de la Fédération CGT de l'éducation de la recherche et de la culture (FERC-CGT), dénonçait un dernier élément auprès de Nvo.fr en juin 2025. Selon lui, subsiste une certaine culture virile du « c'est le métier qui rentre », façon de dire que les blessures et accidents sont parties intégrantes de la formation. Une ineptie à déconstruire d’urgence comme il le rappelait : « Non, ce n'est pas le métier qui rentre. Le corps doit être protégé. Il faut casser cette idée. »